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Avez-vous des pensées suicidaires ?

Par Germaine Bacon ⋅ 4 juin 2026

Cette question que l’on a tant de mal à poser

Je me demande combien de médecins se risquent à poser cette question à une personne qui arrive en consultation avec tous les symptômes d’une dépression. Et a fortiori, combien pensent à lui poser cette même question quand tout semble aller bien en apparence. Dans un essai publié dans The Lancet Psychiatry, une jeune étudiante en médecine s’interroge.

Dans quel état d’esprit pose-t-on cette question ?

Demander à une personne si elle a des pensées suicidaires n’est pas une question facile à poser, même pour un médecin. Et quand un médecin ose le faire, dans quel état d’esprit le fait-il ? Est-ce pour mieux comprendre la personne qui est venue consulter ou pour se protéger sur le plan juridique, professionnel ou personnel ?

Quelles sont les questions aidantes ?

S’enquérir de l’existence d’idées suicidaires est une première étape. Mais quelles autres questions poser ensuite ? Quelles questions poser si le patient ou la patiente répond que oui, il lui arrive de penser au suicide ? Quelles questions poser après une réponse négative ; une réponse si hésitante et chargée d’émotion qu’elle ressemble à s’y méprendre à une réponse affirmative.

Que dire quand tout semble aller bien en apparence ?

Dans l’essai en question, l’étudiante en médecine raconte que pour elle, tout allait bien en apparence. Elle avait des amis, une relation stable et elle poursuivait les études de ses rêves. En deux mots, elle avait tout pour être heureuse et pourtant quelque chose en elle lui faisait si profondément mal, et de manière si persistante, qu’il y avait des moments où continuer à vivre ainsi lui semblait impossible.

Elle ne voulait pas mourir tout le temps. Elle voulait mettre fin à une souffrance qu’elle ne se sentait pas capable de supporter éternellement. Mais comme la souffrance de l’étudiante ne sautait pas aux yeux, le médecin a cru l’aider en remettant en cause sa réalité :

Si vous souffriez vraiment autant, est-ce que vous continueriez à étudier ?

Est-ce que vous auriez vraiment des amis ? Est-ce que vous maintiendriez une relation ?

Est-ce que vous vous lèveriez le matin ?

Une jeune étudiante ne souhaite généralement pas mourir, n’est-ce pas ?

Si c’est le cas, ne devriez-vous pas plutôt vous demander si les études de médecine sont vraiment faites pour vous ?

Pas sûr que ces questions aient été aidantes pour l’étudiante comme pour le médecin. Pas sûr non plus que le médecin lui aurait posé ces mêmes questions si elle s’était plainte d’une douleur insupportable dans le thorax ou l’abdomen. Peut-être que si le médecin n’avait pas eu si peur du suicide, de la mort, de l’échec, il aurait posé d’autres questions. Il aurait pu alors écouter la réponse et agir différemment. Peut-être que si ce médecin avait été correctement formé, la jeune étudiante et lui se seraient sentis plus en sécurité.

Pourquoi la suicidalité nous terrifie ?

On peut comprendre la crainte qu’éprouvent les professionnels face à la suicidalité. Les étudiants en médecine sont les premiers à reconnaître qu’on ne leur apprend pas à parler du suicide, ni à gérer ce qu’ils ressentent lorsqu’ils sont confrontés à la question.

En tant qu’étudiante en médecine, je constate à quel point nous sommes mal préparés aux urgences psychiatriques, quel que soit le domaine concerné. Nous demandons rarement aux gens ce qu’ils pensent de la vie avant que leur souffrance ne devienne aiguë. Peut-être que si nous le faisions, nous réaliserions à quel point il est courant, à quel point il est humain d’avoir des pensées suicidaires dans des moments d’épuisement, de souffrance intense ou de perte complète de sens.

On ne se pose pas les bonnes questions

Au lieu de cela, la suicidalité est traitée comme quelque chose d’illogique. Quelque chose qui ne peut pas vraiment appartenir à une personne, mais qui est dicté par la maladie, une pensée déformée ou une pathologie. Plutôt que de nous interroger sur les conditions dans lesquelles une personne vit, nous remettons en question sa cognition, son jugement, sa crédibilité. Nous essayons de rendre sa souffrance incompréhensible, car si elle avait un sens, ce serait terrifiant. En conséquence, l’exprimer en toute franchise devient risqué. Nous apprenons que parler sans fard peut déboucher sur un enfermement, une mise sous contrainte ou une privation d’autonomie. Nous apprenons donc à nous méfier et à nous tenir à l’écart d’un système qui est censé nous venir en aide.

Tout ce qui est invisible nous terrifie

On a beau savoir que la solitude face au risque suicidaire est mortelle, elle reste le choix le plus sûr. La médecine est profondément mal à l’aise face à ce qui ne peut être mesuré, visualisé ou traité de manière définitive. Tout ce qui est invisible et susceptible de mener à la mort nous terrifie. Et à bien des égards, le problème du risque suicidaire, c’est justement qu’il est invisible. Du coup, ne vaudrait-il pas mieux lui opposer une présence rassurante et de qualité, plutôt que des actions mesurables ? Voilà qui jette un pavé dans la mare car cela remet en question un modèle de soins fondé sur des actions visibles et sous contrôle. Cela nous oblige à reconnaître qu’il n’existe pas de solution immédiate au désespoir d’un patient. C’est difficile à supporter. D’où l’importance d’être correctement formé car s’il y a bien une chose que les professionnels doivent bien se mettre dans la tête, c’est la suivante : demander à une personne si elle a des pensées suicidaires ne changera rien au fait qu’elle en a. La menacer de l’hospitaliser ne réduira pas sa souffrance. Lui dire que ce n’est pas normal à son âge ou dans une situation aussi idyllique que la sienne de penser au suicide ne l’aidera pas à se sentir comprise. Se soucier davantage de sa survie que de sa douleur ne fera pas disparaître les pensées en question du jour au lendemain, surtout si ces pensées sont présentes depuis très longtemps.

Rien n’est plus délétère que la négation de la souffrance

La crise n’est pas le temps du diagnostic patho­logique. C’est celui de l’accueil, de la pré­sence, de la protection et d’une première mise en sens1. Peut-être que dans ces moments-là, ce qui compte avant tout, c’est de ne pas laisser la personne seule face à sa suicidalité. C’est d’être à ses côtés, de valider sa souffrance et d’accepter qu’il n’existe pas de solution miracle, que ça va prendre du temps et que ça va être difficile et douloureux, mais que ça vaut quand même le coup d’essayer de traverser cet enfer, même si ce n’est pas gagné d’avance.

Nos paroles doivent sonner juste

Paradoxalement, l’étudiante qui signe l’essai dont je vous parle depuis le début reconnaît que c’est l’une des choses les plus justes et les plus apaisantes qu’il lui a été donné d’entendre lorsqu’elle était en proie à des idées suicidaires. Ces paroles-là avaient au moins le mérite de reconnaître la réalité au lieu de la nier et, surtout, elles sonnaient juste :

Je comprends la peur de la mort. Je la partage. Ce que je ne comprends pas, et que je n’ai jamais compris, c’est pourquoi la médecine, la psychiatrie ne prend pas plus au sérieux cette souffrance insupportable qui nous empêche de vivre. Peut-être que si elle le faisait, les soins prodigués viseraient plus à aider la personne à guérir plutôt qu’à juste la maintenir en vie.

Il n’existe pas de prise en charge miracle

Parler de ses pensées suicidaires, la jeune femme l’a fait à maintes reprises, mais elle a fini par comprendre qu’en parler n’allait pas les faire disparaître. Ce qui lui manquait chaque fois, c’était cette confiance mutuelle et cette qualité de présence qui font toute la différence. Rien d’étonnant quand on sait que le lien, la connexion à l’autre jouent un rôle majeur dans la guérison. Il n’existe pas de « prise en charge miracle » de la crise suicidaire. S’il en existait une, ça se saurait. Les professionnels de santé cherchent avant tout à maintenir le patient en vie et ça se comprend, ne serait-ce que pour des raisons de responsabilité médicale. Mais si la médecine accordait autant d’importance à la guérison qu’à la survie, si les professionnels étaient correctement formés et que les idées suicidaires cessaient d’être taboues et passées sous silence, la prévention du suicide ferait probablement un grand pas en avant.

Préve­nir le suicide ne consiste pas seulement à empêcher la mort, c’est aussi rendre le monde habitable2.


Lien vers l’essai en anglais de l’étudiante en médecine sur lequel s’appuie cet article :
https://doi.org/10.1016/S2215-0366(26)00157-4


Pour aller plus loin, lire Rhizome #97-98 mai 2026 : Prévenir le suicide

Sommaire :

  • Au bord du suicide, ce qui nous lie, Nicolas Chambon
  • Garder espoir, Émilie Buchoux
  • Tentatives de suicide et scarifications, éléments d’un même parcours, Pauline Vassallo
  • Suicide, j’écris ton nom, Jean-François Krzyzaniak
  • Sortir le suicide du tabou, Maxime Vieux
  • La clinique du lien à l’épreuve des idées suicidaires, Émilie Labeyrie
  • L’adolescent, le lien, la crise : de la rupture à la repossibilisation, Pauline Espi
  • Prendre en charge les conduites suicidaires des personnes migrantes : redonner du sens, restaurer les liens, Morgan Fahmi
  • Psychotraumas et suicide, Guillaume Vaiva
  • « Être présent à distance » : la relation de soin en suicidologie à l’ère du numérique, Romain Pérot, Charles-Édouard Notredame et Margot Morgiève
  • Intervention brève de santé en prévention du suicide : la prévention en action, Benoit Chalancon et Tamara Vernet
  • Les Ulysses® : récits de vie, reconnaissance et lien social en prévention du suicide, Émilie Sauvaget
  • La prévention du geste suicidaire au-delà du médical, Valentin Berthou
  • Un lien qui retient, India Piron
  • À quoi sert la sociologie du suicide ?, Florian Pisu
  • Penser les conduites suicidaires. L’exemple agricole, Romain Daviere
  • État des lieux de la question du suicide des personnes détenues en France, Alexis Vanhaesebrouck
  • Les facteurs pouvant être impliqués dans le risque suicidaire des jeunes LGBT, Élodie Charbonnier, Timothée Besse et Mia Foubet
  • Inégalités sociales et territoriales de santé, précarité et prévention du suicide : champs d’action et limites du 3114, Kushtrim Bislimi et Lucie Sharkey
  • Stratégie nationale de prévention du suicide et prise en compte des inégalités sociales et territoriales de santé, Pauline Mercier
  • Inégalités de mortalité par suicide, aboutissement des inégalités sociales de santé, Jean-Baptiste Hazo et Lucile Aubain
  • Conduites suicidaires et vulnérabilités sociales, l’urgence d’agir, Édouard Leaune
  1. Phrase extraite de Rhizome, page 2 ↩︎
  2. Phrase extraite de Rhizome, page 2 ↩︎