Non, le suicide n’est pas toujours évitable !
Par Germaine Bacon ⋅ 10 septembre 2025
S’il vous plaît, arrêtez de dire :
« Le suicide n’est pas une fatalité. »
Cette phrase, je l’entends tous les ans, dans les discours d’ouverture des journées pour la prévention du suicide. Je la lis sur une multitude de sites institutionnels. Et elle me déchire le cœur !
Certes, il faut agir pour prévenir autant de suicides que possible.
Bien sûr qu’il est important d’insuffler de l’espoir et de ne pas partir battu d’avance.
Oui, il est crucial d’apprendre à aider les personnes qui traversent une crise suicidaire.
Mais dire de but en blanc que le suicide est évitable pose deux problèmes :
- 1. Ce n’est pas toujours vrai.
- 2. Cela retourne le couteau dans la plaie des personnes endeuillées. Si le suicide est évitable, pourquoi celui de leur fille ou de leur fils n’a-t-il pas pu être évité ?
Il serait plus exact et plus respectueux d’opter pour une formulation plus nuancée.
On peut éviter certains suicides. Mais, malheureusement, pas tous !
Beaucoup peut être fait pour prévenir le suicide, mais comme le rappelle le Dr Stacey Freedenthal, trop de choses restent encore hors de notre portée.
Nous ne pouvons pas lire dans les pensées des autres.
Les études montrent que beaucoup de personnes suicidaires – jusqu’à une sur deux – refusent d’admettre leur souffrance lorsqu’on les questionne, même juste avant de passer à l’acte.
Trop souvent, les adolescents taisent leurs pensées suicidaires, même lorsqu’ils sont hospitalisés pour dépression. Et les professionnels eux-mêmes passent souvent à côté : une étude montre que 39% des adolescents et jeunes adultes n’ont jamais parlé de leurs idées suicidaires à leur thérapeute. Peut-être parce qu’on ne leur a jamais posé la question.
Il est temps de changer cela. Posons la question. Ouvrons l’espace pour en parler. Formons les professionnels à aborder le sujet sans détour. Parce que le silence tue, et que chaque question non posée est une occasion manquée de sauver une vie.
Prédire un passage à l’acte est quasiment impossible
En psychiatrie, la pratique dominante pour prévenir le suicide consiste à prédire le risque. Or, prévenir et prédire sont deux choses bien différentes. Prévenir consiste à agir avant, aller au devant pour faire obstaclei.
Prédire a deux sens :
- 1. (v. 1170) Annoncer un événement improbable comme devant se produire : “ Il avait le talent de prédire l’avenir par la cartomancie, la chiromancie et les ombres pythagoriques.”
- 2. (v.1529) Annoncer une chose probable comme devant se produire, par conjecture, raisonnement, intuition, etc. : « On lui prédisait le plus bel avenir. » ii
Les échelles et les questionnaires d’évaluation du risque de suicide sont si peu efficaces pour repérer les personnes qui passeront à l’acte que l’Institut national pour la santé et l’excellence clinique (NICE) du gouvernement britannique déconseille de les utiliser pour faire des prédictions.
Comme l’explique le Dr Seena Fazel, professeur de psychiatrie légale à l’Université d’Oxford :
« Si on fait passer un test de dépistage du suicide à 100 000 personnes, et que statistiquement 10 d’entre elles vont mourir, le test repérera correctement 8 personnes, en laissera passer 2… mais surtout, il classera à tort près de 30 000 personnes comme étant à haut risque, alors qu’elles ne se suicideront pas. »
Les tentatives de suicide impulsives sont encore plus difficiles à prévenir. Certaines personnes planifient leur tentative de suicide très longtemps à l’avance. Mais une personne suicidaire sur quatre passe à l’acte dans les cinq minutes qui suivent l’instant où cette pensée prend le contrôle.
Témoignage de Philip Pirie
Mon fils, Tom, s’est donné la mort en 2020.
La veille, son thérapeute avait estimé qu’il y avait peu de risque que Tom passe à l’acte.
Au début, j’ai cru que le cas de Tom était un cas isolé, la faute à pas de chance pour ainsi dire. Mais j’ai malheureusement constaté que la tragédie de Tom n’était pas l’exception mais la règle.
Sur les 17 personnes qui se donnent la mort chaque jour au Royaume-Uni, cinq ont eu un contact avec les services de santé mentale avant leur passage à l’acte. Et sur ces cinq, quatre avaient été évaluées comme présentant un risque suicidaire faible ou nul. Ces « quatre sur cinq » représentent ce qu’on appelle le paradoxe du faible risque. Ce paradoxe est connu depuis 25 ans mais rien ou presque n’a jamais été fait pour y remédier.
L’évaluation du risque suicidaire de Tom s’est résumée à trois questions simplistes.
Question 1 : « Avez-vous des pensées suicidaires ? »
Tom a répondu oui.Question 2 : « Avez-vous l’intention de mettre fin à vos jours ? »
Tom a répondu non.Question 3 : « Avez-vous un plan pour mettre fin à vos jours ? »
Tom a répondu non.
Et c’est uniquement sur la base de ces trois réponses que le clinicien a estimé que Tom présentait un faible risque suicidaire.
Voici maintenant ce qu’il faut savoir.
- Premièrement, il n’existe aucune preuve scientifique soutenant la validité de ce type de check-list.
- Deuxièmement, de nombreux services de santé mentale — y compris dans le secteur privé — ont imposé à leurs praticiens de recourir à ce test inefficace.
- Troisièmement, les tentatives de prédiction du suicide, y compris par la classification des risques (faible, moyen, élevé), sont erronées dans plus de 95 % des cas.
- Enfin, de nombreuses structures de formation, universités et écoles enseignent encore ce test pourtant non validé.
- Et il ne fait aucun doute que certaines organisations utilisent encore aujourd’hui ce type de grille d’évaluation.
Lors d’une conférence à Leeds, il y a un peu plus d’un an, j’ai demandé aux professionnels de santé mentale présents dans la salle de lever la main s’ils utilisaient encore ce type de test. Près de la moitié ont levé la main.
Un test qui présume l’honnêteté totale du patient
Ce qui est déroutant, c’est que ce type de test suppose d’emblée que le patient ne peut que répondre ouvertement et honnêtement.
Or, connaissant Tom, je sais que le simple fait de demander une aide professionnelle représentait déjà une immense épreuve pour lui. Il était probablement terrifié face à l’inconnu et à l’idée d’une possible hospitalisation sous contrainte. Il aurait eu probablement besoin de beaucoup plus de temps pour répondre en toute confiance aux trois questions de son thérapeute.
Que l’on ait pu attendre de lui une réponse franche et sincère à des questions aussi intimes, posées par un inconnu, est juste totalement irréaliste.
La prédiction du suicide est fondamentalement erronée, y compris lorsqu’on essaie de classer le risque en faible, moyen ou élevé.
La raison en est simple : les impulsions suicidaires peuvent être extrêmement changeantes. On peut se sentir bien à un moment donné. Et dix minutes plus tard, sombrer dans un désespoir sans fond, juste après un simple appel téléphonique, une musique, ou un autre facteur déclenchant impossible à identifier.
Il est absurde de vouloir apposer une étiquette fixe sur le risque suicidaire d’une personne, car tout peut basculer en un instant.
Certains facteurs de risque, comme une maladie physique, sont bien réels et doivent bien sûr être pris en compte dans la pratique. Mais il est erroné de vouloir prédire le risque suicidaire, et de le classer en niveaux (faible, moyen, élevé), car cela revient à faire de la prédiction.
Tom serait-il encore en vie si son thérapeute avait opté pour une approche plus personnalisée, basée sur la confiance et la construction d’une véritable alliance, plutôt que sur des check-lists réduites à trois questions ? Je ne le saurai jamais. Mais les preuves, issues des meilleures pratiques recommandées, montrent qu’il aurait eu plus de chances.
Quid des signes avant-coureurs ?
Les signes avant-coureurs du suicide sont nombreux. Certains sont spécifiques au comportement suicidaire, comme le fait d’exprimer le désir de mourir, de se procurer les moyens de se suicider et d’écrire sur le suicide. D’autres sont plus généraux, comme la rage, la colère, les comportements imprudents, les conflits interpersonnels, l’augmentation de la consommation d’alcool ou de drogues, l’isolement social, l’anxiété, l’agitation, l’insomnie, l’hypersomnie, les changements d’humeur spectaculaires et le sentiment d’être piégé.
Certaines personnes se tuent en l’absence de signes avant-coureurs. D’autres présentent de nombreux signes avant-coureurs, mais n’ont pas de pensées suicidaires. Dans d’autres cas encore, les signes sont si persistants qu’on finit par ne plus les voir tant ils font partie du comportement habituel de la personne.
Mesurer le niveau d’intention suicidaire d’une personne est un véritable défi
L’ambivalence est une caractéristique de l’esprit suicidaire. Cette ambivalence rend les intentions confuses et contradictoires. Les personnes suicidaires, elles-mêmes, ne connaissent pas toujours leurs véritables intentions.
Autres défis et non des moindres
- Peut-on réellement surveiller une personne suicidaire 24 heures sur 24, pendant des semaines ou des mois ?
- Sommes-nous capables d’offrir des soins appropriés dans les 24 heures suivant une tentative de suicide ?
- Est-il possible d’éliminer de notre environnement tous les objets potentiellement dangereux ?
- Peut-on espérer résoudre tous les problèmes sociaux qui poussent certains à vouloir mettre fin à leurs jours ?
- Et que dire à ces parents présents, aimants, attentifs, qui ont tout fait pour leur enfant — et qui, malgré tout, n’ont pas pu empêcher l’irréparable ?
Doit-on baisser les bras pour autant ?
Non, bien sûr que non !!! Jamais nous ne devons renoncer à lutter contre le suicide. Il y a un tas de choses que nous pouvons faire. Stacey Freedenthal a écrit deux livres sur le sujet :Loving Someone with Suicidal Thoughts : What Family, Friends, and Partners Can Say and Do et Helping the Suicidal Person: Tips and Techniques for Professionals. Elle explique comment écouter avec sang-froid une personne qui parle de se suicider, comment aborder la question du suicide et donne bien d’autres informations précieuses.
Ce que tout citoyen lambda peut faire
- Si une personne est en détresse et sur le point de passer à l’acte, ne la laissons pas seule. Nous pouvons appeler le 3114 pour obtenir des conseils. Parfois, les pensées suicidaires d’une personne s’intensifient lorsqu’elle est en état d’ébriété, et rester avec elle jusqu’à ce qu’elle redevienne sobre peut lui permettre de traverser la zone de danger.
- Écrivons aux autorités responsables de la santé mentale pour exiger des actions concrètes face à la crise actuelle.
- Demandons-leur de remédier en urgence à la pénurie de professionnels formés à l’accompagnement des personnes suicidaires.
- Appelons également à l’intégration systématique de pairs aidants dans les services de soins dédiés à la prévention du suicide. Leur vécu constitue un soutien essentiel et complémentaire aux dispositifs existants.
- Réclamons des actions de communication pour faire connaître le 3114 au grand public.
- Enfin, demandons des annuaires recensant dans chaque ville des personnes ou structures joignables 24h/24 et 7j/7 pour venir en aide aux personnes en détresse suicidaire : médecins généralistes, pompiers, infirmiers, citoyens formés, etc. Pour en finir avec ces sempiternels allers et retours aux urgences entre minuit et 3 heures du matin qui ne débouchent jamais sur rien.
Autrement dit, demandons des mesures simples, concrètes, et surtout urgentes pour sauver des vies.
Ce que les professionnels peuvent faire :
- écouter les personnes suicidaires mais aussi les proches
- lire des témoignages de parents endeuillés
- se former au risque suicidaire
- adopter une démarche d’amélioration continue
- aider les personnes suicidaires à élaborer un plan de sécurité
- arrêter de prescrire des médicaments à des patients quand ils sortent sans suivi ni diagnostic d’une hospitalisation sous contrainte
- s’approprier quelques-unes des astuces du Dr Shea (voir Conseils et astuces, dans la boîte à outils)
- lire les mises en garde du Dr Pichit à propos des risques suicidaires que peut provoquer un anti-épileptique comme le lévétiracétam
- comprendre l’importance du lien social dans les conduites suicidaires et découvrir l’intérêt des perfusions de kétamine pour réduire les idées suicidaires
Et pour finir, se demander s’il ne serait pas plus juste de parler de Journée de sensibilisation ou d’information plutôt que de journée de prévention.
Source : cet article reprend les grandes lignes d’une publication du Dr Freedenthal intitulée : No, Suicide Isn’t Always Preventable, que j’ai résumée et complétée par des enseignements tirés de mon propre vécu. Le témoignage de Philip Pirie est extrait d’un webinaire en anglais intitulé : Staying Safe from Suicide: A cross-sector approach
i Cf Petit Robert pour plus de sens particuliers.
ii Source : Petit Robert.