Ces questions qui n’ont jamais été posées à mon fils
Par Germaine Bacon ⋅ 10 octobre 2025
Il y a quelques semaines, j’ai assisté à un webinaire animé par le Dr Lisa Horowitz sur l’outil de dépistage du risque suicidaire asQ. Fondé sur des recherches solides, cet outil offre une approche claire et respectueuse pour aborder le suicide, même avec de très jeunes patients (dès 10 ans, voire 8 ans si le jugement clinique le justifie ), ainsi qu’avec les adultes.
Vous pouvez consulter l’outil et les fiches de suivi après dépistage positif dans la boîte à outils, sous l’onglet Outils d’évaluation et d’exploration.
Est-il prudent d’aborder la question du suicide avec de très jeunes patients ?
Vous trouverez à la fin de cet article les références de quatre études qui concluent toutes que parler du risque de suicide avec des enfants peut leur sauver la vie1.
L’outil asQ est-il un bon outil de dépistage ?
En 2021, l’outil asQ a été utilisé pour dépister le risque de suicide chez 90 000 jeunes. Environ 3 % des consultations ont révélé un risque. Ce risque était plus fréquent chez les jeunes ayant des troubles de santé mentale et lors des visites aux urgences. Les adolescents (3,1 %) étaient plus concernés que les préadolescents (1,8 %). Mais les cas nécessitant une prise en charge immédiate étaient rares (0,3 % des consultations).
Les résultats de cette étude contrastent avec la mise en garde de l’Institut national pour la santé et l’excellence clinique du Royaume-Uni (NICE) que je mentionne dans l’article « Non, le suicide n’est pas toujours évitable ».
Selon cet institut, les échelles et questionnaires de dépistage du risque suicidaire ne sont pas assez fiables pour repérer les personnes en danger et mieux vaut ne pas les utiliser. Quant au Dr Seena Fazel, professeur à l’université d’Oxford, elle considère, elle aussi, que les tests de dépistage du risque suicidaire sont très imparfaits. Sur 100 000 personnes évaluées, 8 seront correctement repérées, 2 seront non détectées, et près de 30 000 seront classées à tort comme à haut risque.
Avouez qu’il y a de quoi y perdre son latin, non ?
Qui croire ? L’outil asQ fait-il partie des questionnaires d’évaluation que le NICE déconseille d’utiliser ?
Selon le Dr Fazel, sur 100 000 patients testés, les échelles et questionnaires d’évaluation classent à tort près de 30 000 patients comme étant à haut risque suicidaire. Selon une étude du Dr Horowitz et al., sur 90 000 patients testés avec l’outil asQ, les repérages positifs sont de l’ordre de 3 % et les cas de patients en crise suicidaire aigus nécessitant une prise en charge immédiate sont de l’ordre de 0,3 % seulement.
Les sept temps forts du webinaire du
Dr Horowitz
1 . Suicide des jeunes : pourquoi un dépistage systématique en milieu médical est crucial ?
Depuis février 2022, l’Académie américaine de pédiatrie (AAP) recommande aux pédiatres de dépister le risque de suicide en même temps que la dépression, dès l’âge de 12 ans.
Pourquoi 12 ans ?
Parce que c’est à cet âge que les dépistages de la dépression commencent. En harmonisant ces pratiques, on donne plus de chances aux jeunes d’être entendus, accompagnés et soutenus à temps.
12 ans c’est bien, mais 10 ans, ce serait encore mieux.
Même si le dépistage à 12 ans constitue une avancée majeure pour protéger la santé mentale des jeunes, le Dr Horowitz pense sincèrement qu’il faudrait commencer le dépistage systématique dès l’âge de 10 ans. Et c’est d’ailleurs l’objectif qu’elle poursuit avec l’Académie américaine de pédiatrie (AAP).
Peut-on sauver des vies en dépistant systématiquement le risque de suicide dans les établissements médicaux ?
Le Dr Horowitz pense sincèrement que oui. C’est une façon directe, concrète et efficace d’agir avant qu’il ne soit trop tard. Comme l’a rappelé Ann Moss au début de ce webinaire, la majorité des personnes qui se suicident — jeunes y compris — ont consulté un professionnel de santé dans les semaines, voire les jours, précédant leur décès.
Une simple question, posée au bon moment, peut vraiment changer une vie.
Beaucoup de jeunes consultent un médecin ou une infirmière pour un problème de santé physique, sans forcément parler de ce qu’ils ressentent dans leur for intérieur. À moins que le professionnel ne prenne le temps de les interroger sur leur bien-être psychologique, ces signes de détresse peuvent passer inaperçus.
C’est là tout le défi : la majorité des soignants ne dépistent pas encore systématiquement le risque suicidaire. Pourtant, une étude publiée à l’automne dernier dans le JAMA a révélé que 60 % des jeunes décédés par suicide n’avaient aucun diagnostic de santé mentale documenté. Un dépistage systématique dès l’âge de 10 ans permettrait de repérer plus tôt les jeunes en difficulté en vue de leur offrir écoute, soutien et accompagnement.
2. PHQ-9 et risque suicidaire : un outil utile, mais pas suffisant
Le PHQ-9 est un outil initialement conçu pour dépister la dépression auquel on a rajouté une neuvième question, à savoir la suivante :
« Au cours des deux dernières semaines, à quelle fréquence avez-vous été gêné par des pensées qui vous poussent à vous faire du mal ou à croire que ce serait mieux si vous étiez mort ? »
Le PHQ-9 est un bon outil de dépistage de la dépression, mais la neuvième question pose problème.
La question contient un terme inapproprié (« gêné »), qui peut ne pas refléter la réalité des enfants ayant ces pensées. De plus, l’usage du « ou » rend la question floue et susceptible de provoquer des erreurs de détection, en sous-estimant ou surestimant le risque. Enfin, le terme « se faire mal » est trop vague pour évaluer le risque suicidaire, surtout chez les jeunes, où la différence avec « se tuer » est essentielle.
Treize études ont confirmé que le PHQ-9 n’est pas assez précis pour identifier les personnes à risque suicidaire.
Dans une étude menée auprès de 600 enfants, un outil spécialement conçu pour dépister le risque suicidaire a repéré 81 enfants à risque, contre seulement 42 avec le PHQ-9. Cela montre que si l’on se limite au PHQ ou à sa neuvième question, on risque de passer à côté de nombreux cas à risque. Un outil dédié au dépistage du suicide est donc indispensable en complément du PHQ-9 pour une évaluation complète.
3. Pourquoi faut-il dépister systématiquement le risque de suicide chez les jeunes ?
Une étude à laquelle le Dr Horowitz a participé montre qu’un tiers des jeunes décédés par suicide avaient confié leurs idées suicidaires à un adulte — sans être pris au sérieux.
Il faut écouter chaque parole sur le suicide, quel que soit l’âge. La plupart des personnes qui sont passées à l’acte avaient consulté un professionnel de santé peu avant, souvent pour un autre motif. Si personne ne leur demande clairement : « Pensez-vous au suicide ? », elles n’en parlent pas.
Selon une étude parue dans le JAMA, 60 % des jeunes suicidés n’avaient aucun diagnostic de santé mentale. Cela prouve qu’il faut dépister le risque suicidaire même sans signe apparent : tout enfant de plus de 10 ans suivi en pédiatrie devrait en bénéficier systématiquement.
5. Quand un enfant dit : « Je veux mourir. » Faut-il le prendre au sérieux ?
Les signes avant-coureurs ne doivent jamais être ignorés. Quand quelqu’un parle de vouloir mourir ou de se suicider, c’est un signal d’alarme. Pourtant, trop souvent, surtout chez les jeunes, ces paroles passent inaperçues.
Une étude bouleversante a révélé qu’un tiers des préadolescents qui se sont suicidés avaient déjà parlé de leurs pensées suicidaires à un adulte.
Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur ces appels au secours. Chaque parole suicidaire mérite d’être prise au sérieux. Écouter peut sauver une vie.
6. Demander à mon enfant s’il pense au suicide risque-t-il de lui donner l’idée ?
Pourquoi hésitons-nous souvent à demander à quelqu’un, enfants compris, s’il pense au suicide ? Souvent, par peur de lui donner cette idée.
Or, plusieurs études montrent que poser la question n’est pas dangereux, au contraire, cela peut sauver des vies.
Demander ne crée pas l’idée du suicide, mais aide à repérer un signal d’alerte. C’est le premier pas pour entamer une conversation essentielle.
7. Outils d’évaluation du risque suicidaire : lequel utiliser ?
Avant tout, il faut distinguer dépistage et évaluation : deux étapes complémentaires mais différentes.
Le dépistage est rapide — en 20 secondes, il détecte si une personne doit bénéficier d’une évaluation approfondie. L’outil asQ sert à identifier un risque suicidaire et orienter vers une prise en charge appropriée.
L’évaluation, elle, détermine la gravité du risque : danger immédiat, faible risque ou risque moyen nécessitant un suivi rapide. Idéalement menée par un travailleur social, elle peut aussi être réalisée par d’autres professionnels (infirmières, assistants médicaux, pharmaciens formés, etc.).
Il existe deux outils complémentaires :
- asQ : pour le dépistage rapide, validé scientifiquement et disponible en plusieurs versions (y compris télésanté) via la trousse NIH asQ qui comprend un questionnaire de dépistage et des fiches de travail pour guider l’évaluation approfondie après un dépistage positif.
- C-SSRS (Columbia) : pour l’évaluation approfondie du risque. Conçu à l’origine pour le suivi des patients sous anti-dépresseurs ISRS (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine), le C-SSRS ne contient pas de volet de dépistage validé par la recherche, mais c’est un meilleur outil d’évaluation qu’un outil de dépistage de première ligne.
Il est donc recommandé d’utiliser l’asQ comme outil principal de dépistage rapide, puis de recourir à l’échelle Columbia pour une évaluation plus détaillée.
En résumé : asQ pour dépister, Columbia pour évaluer.
Deux outils, deux objectifs — et un même but : ne laisser passer aucun risque suicidaire.
Comment évalue-t-on le risque suicidaire au SAMU ou aux urgences ?
Évaluer le degré de risque et prédire le passage à l’acte sont deux choses bien différentes. L’intention suicidaire est un processus alors que le passage à l’acte peut se produire de manière impulsive. Et parce que les facteurs de risque sont nombreux et dynamiques, on est actuellement incapables de détecter avec certitude un danger maximal de passage à l’acte.
L’évaluation du risque est l’étape incontournable qui doit normalement aider à trier les patients qui arrivent aux urgences.
L’évaluation du potentiel suicidaire, développée par Shea aux USA (voir méthode CASE dans boîte à outils/onglet Outils d’évaluation et d’exploration) a été adaptée au milieu francophone par Séguin et Terra. Cette évaluation repose fondamentalement sur trois aspects : le risque, l’urgence et le danger (échelle RUD).
Le risque est évalué en fonction de trois types de facteurs de risque suicidaire : individuels, familiaux et psychosociaux. Antécédents suicidaires, troubles psychiques, abus de substances, suicides dans la famille, ruptures familiales, abus sexuels figurent parmi les facteurs de risque.
Un suicide est-il probable dans les 48h-72h au vu du scénario suicidaire, de l’état psychologique, des interactions avec le soignant ou du soutien des proches ? C’est l’évaluation de l’urgence.
La dangerosité s’évalue en questionnant le sujet sur la nature du scénario et la dangerosité potentielle liée au mode opératoire choisi (où, comment, avec quoi ?).
Pour chacun de ces trois axes, les soignants sont tenus d’en évaluer le degré (faible, moyen ou élevé).
Pourquoi personne n’a jamais posé la moindre question ASQ, RUD ou autre à mon fils ?
C’était le mois de juillet. Débordées en temps normal, les équipes de régulation étaient sans doute en sous-effectif ce soir-là. Qui a décidé dans la nuit du 19 au 20 juillet 2023 que le risque de récidive suicidaire de mon fils était faible alors qu’il avait tenté un empoisonnement médicamenteux la veille en absorbant, entre autres, près d’une quarantaine de comprimés d’un anti-épileptique qui lui avait été prescrit des mois auparavant par un neurologue qui ignorait tout de ses problèmes psychiques ? Le régulateur a-t-il utilisé l’échelle RUD ? Était-il formé à l’évaluation du risque suicidaire ? Ou avait-il reçu des directives : « zéro hospitalisation ce soir car zéro lit disponible ». Je ne le saurai jamais. Une chose est sûre : le triage ce soir-là a été en dessous de tout.
Références et sources :
- 1. 2012 : What’s the harm in asking about suicidal ideation? Mathias, Charles W et al. (« Quel mal y a-t-il à parler des pensées suicidaires ? ») in Suicide & life-threatening behavior vol. 42,3 (2012): 341-51. doi:10.1111/j.1943-278X.2012.0095.x
- 2017 : On the Iatrogenic Risk of Assessing Suicidality: A Meta-Analysis, DeCou, Christopher R, and Matthew E Schumann. (« Est-ce dangereux de parler du suicide ? Ce que dit la recherche. » in Suicide & life-threatening behavior vol. 48,5 (2018): 531-543. doi:10.1111/sltb.12368
- 2011 : Impact of screening for risk of suicide: randomised controlled trial. Crawford, Mike J et al. (Étude contrôlée randomisée sur l’impact du dépistage du risque suicidaire ») The British journal of psychiatry : the journal of mental science vol. 198,5 (2011): 379-84. doi:10.1192/bjp.bp.110.083592
- 2005 : Evaluating iatrogenic risk of youth suicide screening programs: a randomized controlled trial. Gould, Madelyn S et al. (« Parler du suicide avec les jeunes : est-ce risqué ? Une étude contrôlée apporte des réponses ») JAMA vol. 293,13 (2005): 1635-43. doi:10.1001/jama.293.13.1635
Présentation du Dr Lisa Horowitz utilisée durant le webinaire
Site Web de l’outil de dépistage ASQ (en anglais)
Webinaire du Dr Lisa Horowitz (en anglais)
Le geste suicidaire. Confusion entre évaluation du degré de risque et prédiction du passage à l’acte, par Frédéric Peter
Mesurer le risque suicidaire : https://journals.openedition.org/criminocorpus/3837?lang=en#tocto1n3