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Prévention du suicide : où en est-on en 2025 ?

Par Germaine Bacon ⋅ 23 septembre 2025

Dans un dossier sur la prévention du suicide, paru en décembre 2003, une tribune donnait la parole à la présidente de Phare Enfants-Parents, association de prévention du mal-être et du suicide des jeunes. Où en sommes-nous vingt-deux ans plus tard ?

La tribune de 2003 soulignait :

  • la souffrance psychique des jeunes et un risque réel de suicide chez les adolescents ;
  • le manque de structures d’écoute, de groupes de parole, et de soutien aux parents endeuillés ;
  • le manque de formation des professionnels (éducation, santé) pour repérer les signes, intervenir tôt ;
  • le défaut de coordination des acteurs : éducation, santé mentale, associations, pouvoirs publics ;
  • le silence, le tabou autour de la souffrance mentale et suicidaire ;
  • l’urgence d’une aide à tous les jeunes, quelles que soient leur localisation ou leurs ressources.

Comment comprendre quelque chose dont tout le monde a peur de parler ?

Alors que le tabou a été levé sur de très nombreux sujets tels que le cancer, le sida, ou encore l’autisme, celui du suicide demeure. Le silence perpétue la stigmatisation.

Dans un rapport daté du 3 mars 2016, le Haut Conseil de la Santé publique recommandait de ne plus parler de suicide en tant que tel et de le classer parmi le thème générique de « santé mentale ».

C’est ainsi qu’on pouvait lire à la page 56 de ce rapport :

« Le Codev recommande de ne pas faire du suicide une « grande cause nationale » contrairement à ce qu’a préconisé le CESE en 2013, pour éviter d’amplifier la réception angoissante de la question du suicide dans le débat social et ne pas alimenter l’effet Werther et les représentations sociales sur le caractère considéré comme fréquent du suicide. Le Codev recommande également de lier très étroitement toute action concernant le suicide à l’organisation des soins en santé mentale et en psychiatrie. À contre-courant des propos actuels, sans relation avec les données scientifiques disponibles, l’orientation générale des prochaines politiques de prévention du suicide devrait intégrer le fait que le suicide est une situation « rare » d’un point de vue épidémiologique, en lien avec des difficultés psychiques aggravées par des contextes et des événements délétères, pour lesquelles on dispose de stratégies de prise en charge efficaces. »

En 2018, le Manifeste des 10 000 avait critiqué la position du Haut Conseil de la santé publique. Une telle position nuit aux actions de prévention, limite les fonds octroyés, muselle la parole des personnes concernées et de leurs proches.

Où en est-on en 2025 ?

Ce que l’on observe encore aujourd’hui à travers les plaintes des parents

Lors d’une première tentative de suicide :

  • entretien psychologique superficiel, parfois inexistant,
  • absence de diagnostic ou, s’il est fait, ni le patient, ni l’entourage ne sont informés,
  • absence de dialogue avec le suicidant et avec les parents ou proches sur l’interprétation du geste, la recherche des causes profondes de la souffrance ainsi exprimée,
  • paroles maladroites, voire blessantes au suicidant ou aux proches,
  • absence d’orientation vers une structure d’accueil, quand la demande est formulée ou s’avère nécessaire.

Mêmes difficultés pour les « récidivistes », auxquelles s’ajoutent :

  • des prescriptions de traitements médicamenteux trop lourds, transformant le sujet en zombie,
  • un refus assez fréquent de rencontrer les parents, que l’on désigne a priori comme coupables du mal-être du suicidant,
  • des transferts dans un service psychiatrique non adapté, où la promiscuité avec des malades atteints de troubles mentaux graves plonge le suicidant dans une détresse encore plus grande qui provoque chez lui le rejet de toute prise en charge psychiatrique,
  • une absence de soutien aux parents.

Pour les suicidaires qui ne sont pas encore passés à l’acte :

Les centres médico-psychologiques sont généralement saturés et des semaines voire des mois sont nécessaires pour obtenir un rendez-vous. Quant aux services psychiatriques traditionnels, ils ne sont absolument pas adaptés à la problématique des suicidaires. Le modèle des centres de prévention du suicide, tels qu’ils sont conçus au Québec, serait plus conforme aux besoins exprimés aujourd’hui.

Quand le geste suicidaire a été fatal :

Les parents d’enfants suicidés expriment souvent le sentiment que tout n’a pas été fait pour sauver leur enfant – sur les plans médical, psychologique et humain. Ils dénoncent fréquemment des erreurs de diagnostic : certains affirment qu’on a minimisé la détresse de leur enfant ou inversé les rôles en les désignant eux comme étant en souffrance. Un père, par exemple, reproche à la psychiatrie d’avoir aggravé l’état de sa fille, traitée d’abord pour une schizophrénie, puis pour psychose, et profondément déstabilisée par des hospitalisations en unité fermée. Lors des groupes de parole, les critiques suivantes reviennent souvent : excès de médicaments, manque d’écoute, absence de suivi individualisé.

D’autres déplorent le suicide de leur enfant dans l’enceinte du service hospitalier. Ils avaient placé leur confiance dans la médecine, ils étaient rassurés de savoir leur enfant « pris en charge ». Trop de suicides se produisent en milieu hospitalier ! Ne pourraient-ils pas être évités si le personnel était plus attentif, plus vigilant, plus sensible au risque suicidaire ? Et si les conditions de travail des soignants étaient plus humaines ?

Le COVID-19 a également eu une incidence

On a mesuré des effets assez nets du COVID‑19 sur la santé mentale des jeunes, en particulier une hausse des idées suicidaires et des tentatives chez les 18‑24 ans, tant en France qu’en Belgique.

En France, une étude de Santé publique France (2021) signale une augmentation importante des idées suicidaires et des tentatives de suicide chez les jeunes adultes (18‑24 ans) depuis le COVID‑19. Les pensées suicidaires chez les 18‑24 ans sont passées de 3,3 % en 2014 à 7,2 % en 2021. Et les tentatives de suicide ont augmenté dans ce groupe.

En Belgique, une enquête de Sciensano (institut de santé publique belge) signale qu’en novembre 2023, plus d’un jeune sur six (18‑29 ans) déclare avoir sérieusement envisagé le suicide dans les 12 derniers mois.

Liste des avancées

  • Le 3114, numéro national de prévention du suicide est accessible partout en France mais beaucoup de citoyens n’en ont encore jamais entendu parler.
  • Phare Enfants‑Parents a développé des groupes de parole, d’écoute, de soutien aux parents endeuillés, d’accompagnement psychologique pour les jeunes (ex : partenariat CPAM de Paris : jusqu’à 26 consultations psychologiques gratuites pour mineurs en mal‑être).
  • Des dispositifs régionaux ont été créés (ex : VigilanS) pour suivre et soutenir des personnes après une tentative de suicide.
  • Il existe un Observatoire national du suicide depuis 2018.
  • La parole des jeunes se libère peu à peu mais la stigmatisation, la peur de parler, la honte restent des obstacles pour beaucoup d’entre eux.
  • Les institutions publiques communiquent davantage mais les messages de prévention ne touchent pas encore tous les publics, notamment les plus vulnérables.
  • En matière de repérage précoce, les outils, les formations se multiplient mais les formations obligatoires ou systématiques sont encore lacunaires. Enseignants, infirmiers scolaires, travailleurs sociaux ne disposent pas toujours des outils pour détecter ou agir.

Le 10 septembre 2025, c’était la journée mondiale de prévention du suicide.

En France comme en Belgique, aucun média ou presque n’en a parlé.

Je vous invite à lire ce que Jean-Louis Tasiaux, papa endeuillé depuis le 18 novembre 2021, a publié sur son compte Facebook.

Bon ça y est, je vais encore squatter votre fil d’actu avec mes lamentations et des trucs pas cool (c’est vrai, ça fait près de 4 ans que je n’ai plus posté de photos de vacances, de vidéos marrantes ou de choses légères). Oui, je vais encore vous parler du suicide et du tabou qu’il génère. Désolé donc de vous embêter encore avec ça. (Vous êtes toujours là ?)

Ceux qui me connaissent un peu savent que je ne suis pas du genre à gueuler à tout bout de champ. Au contraire, je suis plutôt mesuré, timide, voire mou. Mais là, je bous, je suis prêt à exploser et il faut que ça sorte ; donc voilà, je me lâche.

Le 10 septembre, c’était la journée mondiale de prévention du suicide. Avec Nadège Bodart, mon épouse, on en a profité pour alerter une fois de plus sur ce fléau, notamment avec le diaporama de prévention qu’on a réalisé.

La journée mondiale de prévention du suicide, vous en avez entendu parler ? A peine ? C’est normal parce que ce foutu tabou est encore là malgré l’énergie que l’on consacre pour le faire tomber.

A ma connaissance, seul un quotidien généraliste (merci lavenir.net) y a consacré une page. Rien d’autre dans la presse belge francophone ou dans les grands journaux français*.

Ah mais c’est vrai, il y avait l’annonce du fils caché du prince Laurent et la démission (attendue) du gouvernement Bayrou. C’est autrement plus important que de parler de la PREMIÈRE CAUSE DE DÉCÈS chez les 10-54 ans en Belgique (2e en France).

Depuis le suicide de notre fille, le 18 novembre 2021, depuis que cette horreur s’est imposée dans notre vie, je ne cesse d’alerter, de secouer les gens autour de moi, les politiques, mes collègues journalistes et là, je suis découragé et en colère de voir à quel point la société continue à se mettre la tête dans le sable, à se voiler la face par rapport au suicide.

Parce qu’avant, j’étais comme la plupart des gens. Comme vous, je pensais que ça n’arrivait que dans les milieux « à problème », que c’était marginal, que c’était comme ça, un point c’est tout. Mais non ! Les chiffres sont incontestables et ils ont tendance à augmenter, surtout chez les jeunes.

Je ne sais pas comment vous le dire mais on en n’est même plus au stade d’alerte, on est en plein dans la merde. Le signal d’alarme ne sert plus à grand-chose puisque l’urgence, elle est là, dans toutes les sphères de la société, dans toutes les familles : le mal-être est là et il gangrène notre jeunesse.

Chaque jour, cinq Belges se suicident et en une semaine, c’est aussi deux jeunes de moins de 25 ans qui disparaissent. En novembre 2021, c’était Lucie. Demain, ce sera peut-être votre petit voisin, votre mère, votre frère, votre conjoint, votre enfant…

Je vous choque ? Sans doute parce que le suicide est choquant ; raison pour laquelle il faut lever le tabou (oui je sais, je me répète) et faire de la prévention pour tenter de l’éradiquer.

  • JE SUIS EN COLÈRE contre les institutions, contre ce policier qui dit à une mère endeuillée qui vient de dépendre sa fille :

« Madame, c’est interdit, vous avez détruit une pièce à conviction. » (Cas vécu par une maman endeuillée que nous avons rencontrée.)

  • JE SUIS EN COLÈRE contre les institutions hospitalières qui refusent des patients en mal-être tant qu’ils n’ont pas fait une « vraie tentative de suicide ».
  • JE SUIS EN COLÈRE contre les mêmes institutions hospitalières qui, une fois qu’elles ont admis des patients en mal-être, vont les gaver de médicaments faute de traitements adéquats.
  • JE SUIS EN COLÈRE contre les médias où finalement un suicide sur la voie publique est traité sans humanité, comme un banal fait divers où l’info essentielle touche plus au retard que cela entraîne dans les trains (ou sur les autoroutes) que sur le drame que cela cause.
  • JE SUIS EN COLÈRE contre les gens qui ne tiennent pas compte de la douleur qu’un suicide provoque aussi chez les frères et sœurs du défunt et qui vont aller leur dire :

« Il faut que vous preniez bien soin de vos parents ! »

  • JE SUIS EN COLÈRE contre ceux qui se rassurent en trouvant toujours une bonne raison pour expliquer un suicide (harcèlement, écrans…). Non, le suicide est complexe et toujours multifactoriel.
  • JE SUIS EN COLÈRE contre un médecin du travail qui dit à une mère endeuillée « qu’à un moment donné, il faut… oublier et reprendre le travail ».
  • JE SUIS EN COLÈRE contre les psychologues qui n’ont aucune formation sur le deuil après suicide (voire sur le deuil tout court) et qui, un mois après le suicide de notre fille nous ont dit :

« Maintenant, il faut vivre avec les vivants… Si dans un an, vous avez encore ses affaires, ce sera pathologique. »

  • JE SUIS EN COLÈRE contre nos responsables politiques pour qui le suicide est un problème parmi d’autres et qui disent manquer de moyens pour investir largement dans la prévention et la prise en charge alors qu’en quelques semaines, le gouvernement se met d’accord pour acheter 11 F35 supplémentaires à 82 millions d’euros l’unité.
  • JE SUIS EN COLÈRE contre ceux qui disent qu’il n’y a rien à faire car « de toute façon, quand ils veulent y arriver, ils y arrivent toujours ». Non, la prévention peut sauver des vies. D’autres pays ont pris le problème en charge et font diminuer les statistiques, tel le Canada.
  • JE SUIS EN COLÈRE contre Facebook par qui je suis quasi obligé de passer pour essayer d’être un peu audible dans l’espace public.
  • JE SUIS EN COLÈRE car on a beau se battre avec d’autres parents endeuillés pour essayer de faire bouger les lignes, on a l’impression que la société s’en fout : on nous écoute poliment parce qu’on inspire de la pitié mais après, on nous oublie et rien ne change.

Alors je ne sais plus comment je dois le dire ni à qui m’adresser Belgium.be; Wallonie.be; Yves Coppieters ; Valérie Lescrenier; Frank Vandenbroucke; Belgische Monarchie Monarchie belge Belgian Monarchy, bref, tout le monde, réveillez-vous, ça va très mal pour notre jeunesse.

Si ce n’est déjà fait, regardez une fois de plus, bien dans les yeux, tous ces jeunes dans le diaporama que nous avons partagé. Ces 170 enfants ne voulaient pas mourir mais juste arrêter de souffrir. On n’a pas su les écouter et prendre en charge leur souffrance… Et ça continue, chaque jour…

Centre de Prévention du Suicide – Belgique; Un pass dans l’impasse – Prévention du suicide

*En France où la santé mentale est quand même la grande cause nationale de l’année, en cherchant bien, on trouve un article paru sur Linfo.re et une émission sur Essentiel Radio (merci aux deux). Précision de Germaine Bacon.

Source : Dossier sur la prévention du suicide coordonné par Jean-Louis Terra – adsp n° 45 – décembre 2003.