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Si l’hospitalisation n’avait pas été traumatisante…

Par Germaine Bacon ⋅ 14 septembre 2026

Quand on se retrouve aux urgences entre minuit et 3 heures du matin, la première chose qui saute aux yeux, c’est que c’est loin d’être le lieu le plus adapté à l’accueil des personnes en crise.

Qu’attend-on en France pour réhumaniser les services d’urgence psychiatriques et les rendre moins traumatisants ? Qu’attend-on pour réunir autour d’une même table responsables régionaux et locaux, soignants, patients stabilisés, familles et pairs aidants pour inventer de nouveaux modèles de prise en charge ?

Suite de la litanie des « Si » (4/9)


Après un épisode psychotique, beaucoup de personnes décrivent certains aspects des soins comme ayant été traumatisants : hospitalisation sous contrainte, perte de contrôle, contention, effets secondaires des traitements, sentiment de ne pas être écouté ou d’être réduit à un diagnostic. Ces expériences sont aujourd’hui de plus en plus reconnues dans le champ de la santé mentale.

Dans son livre Et c’est moi qu’on enferme, Philippa Motte raconte ce qu’elle a vécu lorsqu’elle s’est retrouvée à l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris sous le coup d’une loi datant de 1872, en application de l’article L. 3213-2 du Code de la santé publique.


Les approches les plus respectueuses ont souvent plusieurs caractéristiques :

  • elles reconnaissent que l’épisode psychotique et parfois les soins eux-mêmes ont pu être traumatisants ;
  • elles prennent le temps de comprendre ce qui s’est passé, sans chercher à imposer une seule interprétation ;
  • elles associent la personne aux décisions concernant son traitement lorsque c’est possible ;
  • elles travaillent sur le rétablissement, c’est-à-dire sur la qualité de vie, les projets et l’autonomie, pas uniquement sur les symptômes ;
  • elles impliquent, si la personne le souhaite, les proches ou des pairs-aidants, c’est-à-dire des personnes ayant elles-mêmes traversé des troubles psychiques et formées à accompagner d’autres personnes.

Un infirmer m’a dit un jour :

Les urgences, c’est fait pour gérer les crises, pas pour faciliter l’accès aux soins. 

Hospitaliser ou ne pas hospitaliser : quelles sont les autres options possibles ?

Est-ce que la personne peut supporter l’hôpital psychiatrique ?

Dans la diapositive ci-dessous1, le professeur Jean-Louis Terra pose un certain nombre de questions que j’aurais dû me poser avant d’hospitaliser mon fils contre sa volonté.

L’hôpital est-il un lieu protecteur ou au contraire un lieu qui risque de pousser la personne à en finir ? L’hospitalisation psychiatrique peut être vécue comme une humiliation. Il faut faire la balance Risques/Avantages d’une hospitalisation et l’inscrire dans le dossier pour que ça soit inviolable. Il faudrait demander conseil auprès d’un collège de soignants et de proches pour décider de la marche à suivre : faut-il hospitaliser ou non ?

De telles questions, en Laponie occidentale, les praticiens de l’Open Dialogue se les posent. En France, on se les pose peut-être dans certains hôpitaux, mais malheureusement pas partout, comme j’ai pu en faire l’expérience.

Comment la prise en charge de ce premier épisode psychotique aurait-elle pu être plus soutenante ?


Hospitalisation libre, suivi intensif ambulatoire

Une hospitalisation libre ou un suivi intensif ambulatoire aurait été préférable à une hospitalisation sans consentement. Sauf que ce n’est pas toujours possible, la personne en crise n’étant pas toujours consciente d’avoir besoin de soins.

Pair-aidance

D’un article2 rédigé à partir d’échanges réflexifs entre chercheurs, cliniciens, pairs aidants (PA) et pairs aidants famille (PAF), il ressort que la pair-aidance est pertinente dans les programmes d’intervention précoce pour la psychose (PIPEP).

Entendre parler de rétablissement

Pour un jeune qui n’a jamais connu la maladie et qui se retrouve, du jour au lendemain, hospitalisé en psychiatrie, l’expérience peut être profondément traumatisante. Dans ce contexte, la présence d’un pair revêt une importance considérable. En voyant qu’une personne ayant vécu une situation comparable a pu s’en sortir, le jeune comprend qu’il peut, lui aussi, envisager un rétablissement. Il se sent alors moins seul, mieux compris et davantage soutenu dans cette période de crise et de profond désarroi.

Participer aux ateliers thérapeutiques et obtenir des réponses aux questions que l’on se pose

Le pair aidant l’encourage à participer aux ateliers thérapeutiques ainsi qu’aux activités sportives, récréatives ou artistiques proposées durant son hospitalisation.3 Il peut également l’aider à exprimer ses craintes, ses questions et ses attentes, notamment en ce qui concerne les effets secondaires des médicaments.

Préparer la sortie de l’hôpital

Le rôle du pair aidant est tout aussi essentiel dans la préparation du retour à la vie quotidienne. Il accompagne le jeune dans la planification de sa sortie de l’hôpital et de sa réintégration dans son milieu de vie, qu’il s’agisse d’un retour aux études, d’une recherche d’emploi ou d’un autre projet de réinsertion.

Favoriser l’amélioration continue des pratiques

Enfin, sur le plan clinico-administratif, le pair aidant met son expérience vécue au service de l’amélioration des pratiques. Il contribue à promouvoir, auprès des gestionnaires et des équipes cliniques, des approches exemptes de stigmatisation et collabore à la conception de projets visant à améliorer la qualité de vie des usagers.

Rôles et retombées des pairs aidants famille en santé mentale

Les rôles et les retombées de la pair aidance famille au sein des PIPEP sont peu documentés. En revanche, il existe de nombreux écrits sur le fardeau, le sentiment d’impuissance, de culpabilité et d’isolement qui affligent et semblent « paralyser » les familles qui se retrouvent confrontées à un premier épisode psychotique de leur proche.4

Moins de recours aux urgences

La pair-aidance a des retombées positives tant pour les usagers que les équipes multidisciplinaires.5 Elle réduit le recours aux services d’urgence, le nombre de réadmissions et leur durée, en particulier lorsqu’elle est offerte autour de l’hospitalisation.6 Cela entraîne aussi une diminution des coûts pour le système de santé.

Les familles qui ont participé à des groupes animés par des pairs aidants Famille apprécient tout particulièrement :

  1. le soutien émotionnel entre les pairs,
  2. le partage de connaissances expérientielles sur le traitement et le rétablissement d’un trouble psychotique,
  3. le regain de confiance et d’espoir que cela leur procure,
  4. le développement de stratégies d’adaptation fondées sur une meilleure connaissance de la maladie et de son traitement.

Meilleure prévention des rechutes éventuelles

En Australie, des parents ont formé un groupe de soutien mutuel, animé par un travailleur social et un ergothérapeute. Cela leur permet de mieux comprendre la psychose et le rétablissement mais aussi comment prévenir les rechutes. Ils se sentent également moins seuls. Pouvoir partager leurs ressentis avec des personnes qui comprennent les défis auxquels ils font face les aide énormément.7

Défis à l’implantation

Le rôle des pairs aidants n’est pas toujours bien compris ni reconnu comme étant « professionnel » et leur savoir expérientiel peine à être valorisé dans les équipes cliniques en santé mentale.8

Pour faciliter l’implantation des pairs aidants9

Leur rôle et savoir expérientiel doivent être valorisés

La pair-aidance doit être considérée comme une intervention à part entière dans les programmes d’intervention précoce pour la psychose. Les services doivent valoriser le rôle et le savoir expérientiel des pairs aidants et mettre en place des espaces de dialogue dans lesquels toutes les personnes impliquées (pairs aidants, autres professionnels, gestionnaires, comité d’éthique, etc.) peuvent poser leurs questions et nommer leurs inquiétudes.

Leur charge de travail doit être régulièrement réévaluée

Il est également nécessaire d’offrir un soutien de type mentorat entre les pairs aidants afin de les aider à faire face à des situations stressantes pouvant affecter leur état mental et leur donner la possibilité de se retirer de situations difficiles pour eux (p. ex. jeune présentant une histoire difficile trop proche de la leur, venant les ébranler particulièrement). Pour limiter les risques de rechute, leurs tâches et charges de travail doivent être régulièrement réévalués, notamment lorsqu’ils se sentent submergés.

Leur cadre d’intervention doit être clarifié

Enfin, en plus d’offrir un programme de formation de base aux personnes intéressées, il faut également sensibiliser et former les milieux d’accueil, tant les directions et les gestionnaires des milieux de travail, que les praticiens accueillant les pairs aidants, les instances syndicales et les milieux de recherche. Il importe de clarifier le cadre d’intervention, incluant la notion de confidentialité, les différences et complémentarités des rôles avec les autres professionnels ainsi que les responsabilités professionnelles afin d’éviter les tensions au sein des équipes.

Vous avez envie de postuler comme pair-aidant ?

Découvrez l’association ESPAIRS

Autres modèles de prise en charge d’un premier épisode psychotique en France

Plateforme PEPSY à Toulouse
https://www.ch-marchant.fr/web/Gerard_Marchant/308-plateforme-pepsy.php

Programme d’Évaluation Précoce de la Psychose et Séries d’Interventions PEPPSI à Châtellerault
https://ch-laborit.fr/services-de-soins/adultes/rehabilitation-psychosociale/peppsi

A lire prochainement, le cinquième article de la litanie des « Si » :
Si des années d’errance médicale ne nous avaient pas brisés…

Notes :

  1. Diapositive extraite d’une présentation de 2014 : https://www.youtube.com/watch?v=MtYHBYwiAic ↩︎
  2. La pair-aidance pour soutenir le rétablissement en intervention précoce pour la psychose : enjeux autour de son implantation au Québec et dans la francophonie – Diffusion numérique : 27 septembre 2023 https://id.erudit.org/iderudit/1106400ar https://doi.org/10.7202/1106400ar ↩︎
  3. À condition bien sûr que l’hôpital en propose… ce qui n’est pas toujours le cas. ↩︎
  4. Source : Briand et coll., 2016 ; Day et coll., 2017 ; Levasseur et coll., 2019 ; Rajai et coll., 2021. ↩︎
  5. Source : Galloway et Pistrang, 2019 ; Wood et Brown Padilla, 2019. ↩︎
  6. Source : Lawn et coll., 2008 ; Shalaby et Agyapong, 2020 ; Villani et Kovess-Masféty, 2018). ↩︎
  7. Source : (Day et coll., 2017) ↩︎
  8. Source : Jones et coll., 2019 ; Shalaby et Agyapong, 2020 ; Villani et Kovess-Masféty, 2018 ; Walker et Bryant, 2013. ↩︎
  9. La pair-aidance pour soutenir le rétablissement en intervention précoce pour la psychose : enjeux autour de son implantation au Québec et dans la francophonie – Diffusion numérique : 27 septembre 2023 https://id.erudit.org/iderudit/1106400ar https://doi.org/10.7202/1106400ar ↩︎