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Programme 13-Novembre : espoirs thérapeutiques en vue

Par Germaine Bacon ⋅ 1 décembre 2025

Ces derniers jours, j’ai écouté de nombreux podcasts et regardé un grand nombre d’émissions sur les attentats du 13 novembre. Au début, je l’ai fait un peu à mon corps défendant. Mais très vite, j’ai pris conscience que mes réticences ressemblaient à s’y méprendre à celles que je perçois chez le commun des mortels quand on les confronte à des vécus qui dépassent l’entendement, comme le suicide d’un enfant par exemple. Du coup, j’ai persévéré, car se voiler la face n’a jamais fait avancer les choses.

Comment et pourquoi j’en suis venue à m’intéresser au Programme 13-Novembre

Au fil de mes écoutes et visionnages, des petits « cailloux blancs » m’ont aiguillée vers des pistes à creuser. Le Programme 13-Novembre est l’un de ces « cailloux blancs ».

Codirigé par le neuropsychologue Francis Eustache et l’historien Denis Peschanski, le Programme transdisciplinaire1 « 13-Novembre » (CNRS/Inserm/HESAM) s’étend sur 12 ans (2016-2028) et comprend plusieurs grandes études2.

Principaux objectifs du programme

  • Affiner la connaissance du trouble de stress post-traumatique (TSPT), afin d’améliorer la prise en charge des personnes qui en souffrent.
  • Comprendre la construction et l’évolution de différentes formes de mémoire :
  1. mémoires d’individus, potentiellement traumatisés par ce qu’ils ont vécu sur les terrasses, à l’intérieur du Bataclan ou au Stade de France,
  2. mémoires de personnes non exposées directement aux attentats,
  3. mémoire collective, et
  4. mémoire sociale créée par les médias et les commémorations.

Les études d’imagerie cérébrale menées dans le cadre de ce programme visent à identifier des marqueurs neurobiologiques du stress post-traumatique mais également des mécanismes de la résilience au trauma. Les premiers résultats de ces travaux suggèrent que chez les personnes qui en souffrent, le trouble de stress post-traumatique modifie :

  • leur mémoire autobiographique3
  • leur sentiment d’identité et
  • leur aptitude à se projeter dans l’avenir.

Et parce que j’ai senti confusément qu’il pourrait y avoir des liens entre ces histoires de mémoire, le trouble de stress post-traumatique et le suicide, j’ai cherché à en savoir plus.

Dans le cadre de travaux préliminaires4, les neuroscientifiques de l’unité NIMH (UMR-S 1077 INSERM-UNICAEN) ont pour la première fois mis en lumière les régions du cerveau impliquées dans la mémoire collective ainsi que le lien entre souvenirs personnels et mémoire collective.

Le Programme 13-Novembre se décline en plusieurs études, dont l’Étude 1000 et l’Étude REMEMBER

L’Étude 1000

1000 volontaires répartis en quatre cercles ont témoigné au cours de trois séries d’entretiens filmés5 en 2016, 2018, 2021 :

  • Les personnes directement exposées aux attentats (survivants, témoins, services de santé, policiers, familles endeuillées) sont dans le cercle 1.
  • Les personnes non exposées mais qui vivaient ou travaillaient dans les quartiers où ont eu lieu les attentats relèvent du cercle 2.
  • Le cercle 3 regroupe des personnes qui vivaient en métropole parisienne.
  • Quant au cercle 4, il contient des habitants de trois villes : Caen, Metz et Montpellier.

Une quatrième et dernière série d’entretiens est prévue en 2026.

L’Étude REMEMBER

L’Étude REMEMBER est une étude biomédicale qui vise à comprendre le trouble de stress post-traumatique et les mécanismes de résilience.

L’étude réunit 200 volontaires :

  • un tiers des participants vivent à Caen et n’ont pas été exposés aux attentats (groupe contrôle) ;
  • les deux autres tiers appartiennent au cercle 1 de l’étude 1000 : certains présentent un trouble de stress post-traumatique, d’autres présentent une forme de résilience après le choc.

La psychopathologie du stress post-traumatique

Le stress post-traumatique survient lorsqu’une situation dépasse totalement les capacités d’adaptation d’une personne.

Ça commence par un stress aigu… puis viennent les intrusions

Le stress post-traumatique est toujours précédé d’une phase de stress aigu. Après environ un mois, des symptômes peuvent apparaître tels que des intrusions de mémoire : pensées, sensations et émotions envahissantes qui ramènent l’événement traumatique à la conscience de la personne meurtrie.

Les intrusions ne sont pas des souvenirs

Un souvenir est contextualisé, construit et reconstruit. Quand on se souvient, on pense, par exemple, à ce que l’on a fait il y a un mois, dans telle ou telle circonstance… On se souvient de la scène et des émotions que la situation en question a suscitées. Mais on sait que c’est le passé. On le sait.

Les intrusions de mémoire sont des sons, des images, des odeurs vécus au présent

Très différentes des souvenirs, les intrusions sont de petits éléments disparates, désorganisés, chaotiques, très sensoriels qui reviennent de manière lancinante. Quand on souffre d’intrusions, on ne reconstruit pas une scène comme lorsque l’on se souvient.

Ce sont des blessures psychiques

Et c’est parce que les intrusions s’imposent sous la forme de reviviscences que le terme de « blessé psychique » est tout à fait pertinent. Ces intrusions agissent à la manière d’un couteau qui rouvre en permanence la plaie. De ce fait, la blessure psychique causée par le traumatisme a du mal à cicatriser.

Pour s’en protéger, la victime développe des mécanismes d’évitement qui impactent sa vie sociale. A cela s’ajoutent les stigmates de la blessure psychique que sont les cauchemars, les sursauts, les pensées négatives, les troubles du sommeil, mais aussi parfois d’autres troubles comme la dépression, l’anxiété, les addictions. Non pris en charge, ces symptômes peuvent se chroniciser. La santé physique et mentale risquent alors de se dégrader (maladies cardiaques, accident vasculaire cérébral, addictions, dépression, augmentation du risque suicidaire, etc.).

Les signes et symptômes qui doivent alerter

L’intensité et la durée des symptômes du trouble de stress post-traumatique varient d’un sujet à un autre. Cependant la persistance des symptômes confirme le diagnostic. Au-delà de la souffrance psychique, les symptômes associés aux différentes formes de trauma peuvent survenir sur de très longues périodes, parfois des années. Il n’est pas normal d’avoir l’impression de revivre encore et encore un événement traumatique donné. Il n’est pas normal de se refermer sur soi-même et de ne plus pouvoir aller dans certains lieux sans se sentir mal.

Parmi les signes biologiques, physiologiques, comportementaux et émotionnels6 qui doivent alerter, on trouve :

En état de stress aigu :

  • sentiment de déréalisation, de dépersonnalisation,
  • effet de sidération,
  • dissociation,
  • accélération cardiaque, sudation, tremblements, tension musculaire…
  • fonctionnement en mode automatique, comportements irrationnels…
  • troubles du sommeil, de la mémoire, de l’humeur, etc.

En état de stress post-traumatique chronique :

  • reviviscence de l’événement, la nuit ou en journée (cauchemars, flash-back…) avec détresse émotionnelle,
  • évitement des lieux ou situations en lien avec le traumatisme,
  • isolement,
  • hypervigilance,
  • hyperréactivité émotionnelle,
  • peur, crises d’angoisse,
  • douleurs,
  • troubles du sommeil, de la mémoire, de la concentration, de l’humeur, etc.

Complications possibles :

  • dépression, troubles anxieux,
  • risque suicidaire,
  • risque de développement d’addictions,
  • fragilisation physique et mentale (troubles somatiques, épuisement émotionnel), etc.

Résultats et observations de l’Étude REMEMBER

1. Les intrusions sont contrôlées par des mécanismes physiologiques

Des mécanismes qui inhibent les intrusions intempestives ont été détectés à l’IRM et décrits dans un article publié en 2020 dans « Science ».

Quand une personne résiliente cherche à repousser une intrusion, toutes les connexions neuronales du cortex préfrontal se synchronisent avec d’autres structures cérébrales impliquées dans les perceptions, les émotions, la mémoire et les hippocampes. Ce couplage permet au cortex préfrontal de contrôler les régions du cerveau impliquées dans ces différentes fonctions et in fine d’inhiber les intrusions intempestives.

Source : capture d’écran extraite de la vidéo TSPT : comment le reconnaître et le traiter ? | Emission 30 minutes santé #18 (11:42)

Chez les personnes souffrant de TSPT, les chercheurs ont observé que l’activation du contrôle fronto-pariétal droit ne parvenait pas à empêcher les images intrusives. C’est un peu comme si la communication était rompue entre cette aire cérébrale de contrôle et les régions cibles.

2. La densité structurale de certaines régions des hippocampes se modifie

On sait que les hippocampes jouent un rôle important dans la régulation de la mémoire. Or, au fil du temps, les chercheurs ont observé une modification de la densité de la substance grise des hippocampes.

A l’aide d’une IRM à haute définition, la chercheuse Charlotte Postel a montré7 que chez les personnes souffrant d’un trouble de stress post-traumatique, la partie antérieure de l’hippocampe (CA1 et CA2-3/gyrus denté sur le graphique ci-dessous) était moins volumineuse que chez les personnes non exposées aux attentats ou qui n’avaient pas développé de TSPT en dépit de leur exposition aux attentats.

Source : https://nimh.unicaen.fr/fr/recherches

3. Si le TSPT s’installe

Si le trouble s’installe, la densité de la substance grise diminue, alors qu’elle reprend une trajectoire normale chez les personnes rémittentes, c’est-à-dire celles qui n’avaient plus tous les critères diagnostiques d’un trouble de stress post-traumatique au deuxième stade de l’étude. Cela signifie que ces personnes-là sont parvenues à mettre en place des mécanismes qui leur ont permis de rejoindre les personnes résilientes. Et même si ces personnes ne vont pas toujours parfaitement bien, leurs symptômes psychopathologiques ont disparu.

Pourquoi cette découverte est importante ?

Cette découverte est très importante car elle montre que, même après un trauma aussi extrême que celui qu’ont vécu les survivants du Bataclan, des terrasses et du Stade de France, le cerveau bien que meurtri est capable de renaître et de se reconstruire. Grâce à la plasticité du cerveau, des pathologies qui semblaient s’être chronicisées disparaissent et des mécanismes bienfaisants se remettent en place progressivement. Ces travaux présentent donc le double intérêt de montrer des mécanismes défaillants et des mécanismes qui permettent aux victimes de surmonter l’adversité.

Quels mécanismes permettent de dépasser la mémoire du trauma ?

Le programme 13-Novembre continue et le but des chercheurs est de comprendre les mécanismes de raisonnement autobiographique qui permettent aux personnes de dépasser la mémoire du trauma.

Les souvenirs du traumatisme occupent une place à part dans la mémoire autobiographique.

Outre une altération de l’image de soi et une très forte charge émotionnelle, l’exposition traumatique peut également entraîner la formation de croyances négatives envers soi, les autres, ou le monde extérieur. Et ces croyances vont réduire le sentiment de sécurité interne et externe et renforcer les projections futures négatives (Charretier et al., 2022)

Le cerveau entretient des sensations d’insécurité

Une sensibilité accrue aux stimuli déclencheurs, d’apparence anodine pour les autres, complique le quotidien des sujets souffrant d’un trouble de stress post-traumatique. Ces stimuli peuvent être physiques et émotionnels : face à une situation qui rappelle des éléments de l’événement traumatique, le cerveau entretient des sensations d’insécurité. Les personnes concernées se dévalorisent, se sentent ignorées, incomprises, déconnectées des autres.

Les victimes de traumatismes éprouvent très souvent de la culpabilité, de la honte, ou de la colère… Autant d’émotions négatives qui les incitent à se murer dans le silence.

Nouvelles perspectives thérapeutiques

Les analyses réalisées dans le cadre du programme 13-Novembre montrent comment la personne arrive progressivement, non pas à oublier car on n’oublie pas ce genre de choses, mais à rendre ces pensées moins envahissantes. Ces mécanismes sont extrêmement intéressants à décrypter car ils ouvrent de nouvelles perspectives thérapeutiques.

Renforcer les mécanismes de contrôle de la mémoire pour réduire les pensées intrusives

Chercheurs et psychothérapeutes travaillent de plus en plus ensemble. Leur but ? Transférer les résultats du programme vers la clinique. Les mécanismes de contrôle de la mémoire qui ont été découverts dans le cadre du programme 13-Novembre devraient à terme enrichir la panoplie des thérapies cognitivo-comportementales. Il y a dix ans, on ne parlait pas de psychotrauma en France. Aujourd’hui, il existe un Centre national de ressources et de résilience et des centres de psychotraumas dans toute la France.

Le message d’espoir de Francis Eustache

Nous sommes des individus, mais nous vivons en société. Et quand un drame survient, c’est la société dans son ensemble qui doit réagir. Certes, les résultats du programme 13-Novembre pourront paraître abscons à certains mais ils font partie d’un tout indissociable. En effet, les modifications cérébrales que l’on retrouve chez les blessés psychiques viennent aussi et surtout des profonds bouleversements sociétaux que nous traversons. Et ce qui va guérir ces blessés-là, c’est certes leur entourage proche, mais aussi les dispositifs médico-sociaux autour d’eux et aussi la vision de la société dans son ensemble.

Les interrogations de la maman endeuillée que je suis

Les découvertes du Programme 13-Novembre vont-elles permettre de mieux comprendre l’intrusion de la mort dans la vie qu’est le suicide ? Pourra-t-on un jour apprendre aux personnes suicidaires à chasser leurs pensées suicidaires intrusives ? Y a-t-il des liens entre les reviviscences intrusives du TSPT (odeurs, sons, et autres éléments sensoriels) et les hallucinations visuelles, auditives, olfactives et cénesthésiques que l’on retrouve dans de nombreuses autres pathologies psychiatriques ? Ces dernières viennent-elles d’un TSPT non diagnostiqué ? Peut-être existe-t-il des réponses à toutes ces questions. En tout cas, une chose est sûre, il faut continuer de s’en poser… des questions, et ne jamais s’arrêter de chercher.

Sources :

Mémoire et Traumatisme publié aux Editions Dunod, sous la direction de Francis Eustache.

Dépasser le trauma : comment le cerveau peut se reconstruire, interview de Francis Eustache
https://www.youtube.com/watch?v=MjajyVF0dLs

Resilience after trauma: The role of memory suppression, Mary et al., Science 367, eaay8477 (2020) 14 February 2020 – https://www.science.org/doi/10.1126/science.aay8477

TSPT : comment le reconnaître et le traiter ? | Emission 30 minutes santé #18 – https://www.youtube.com/watch?v=vpVSzfhKW4Y

Notes :

  1. Le Programme 13-Novembre regroupe des neurobiologistes, psychopathologues, sociologues, historiens, neuropsychologues, linguistes, spécialistes d’intelligence artificielle et de big data, etc.. ↩︎
  2. Étude-1000, Étude REMEMBER, Espa-13 Novembre, Étude Credoc, Le monde scolaire, Écrire le 13-11, Approche juridique, Étude Care 11, REMEMBER+Gaba, Analyse du discours médiatique. ↩︎
  3. La mémoire autobiographique contient à la fois des connaissances sur soi, sa famille, ses amis, etc., et des souvenirs à l’origine du sentiment d’identité et de continuité de chaque individu. ↩︎
  4. Analyse de trente ans de reportages sur la Seconde Guerre mondiale en France diffusés à la télévision entre 1980 et 2010 et visite du Mémorial de Caen, consacré à l’histoire du XXe siècle et à la paix. ↩︎
  5. Certains extraits ont donné lieu à la réalisation d’un film 13-Novembre, nos vies en éclats. ↩︎
  6. Source : Pour une approche transdisciplinaire du traumatisme, Université Paris Cité, Cerveau et Psycho hors-série décembre 2025-2026, page 43. ↩︎
  7. Travaux réalisés dans le cadre d’une thèse et de l’étude REMEMBER. ↩︎