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Prise en charge des conduites suicidaires : ce décalage désolant entre ce qu’il faudrait faire et ce qui est fait

Par Germaine Bacon ⋅ 20 novembre 2025

Dans une vidéo de 2016, le prof. Courtet déplorait un manque patent de programmes à large échelle pour prévenir le suicide. Pour la petite histoire, en 2024, dans une réunion de quartier qui avait pour thème : “Peut-on prévenir le suicide ?”, j’avais déploré la même chose, mais l’intervenante m’avait vertement répliqué :

Vous, vous êtes en deuil, et vous êtes hostile à tout.

J’aurais préféré des propos plus nuancés mais le thème de la réunion était la prévention, pas la postvention.

Dans la suite de la vidéo de 2016, le Dr Philippe Courtet explique que si les programmes à grande échelle pour prévenir le suicide laissent encore à désirer, un certain nombre de stratégies de prévention ont quand même démontré leur efficacité et ne demandent qu’à être appliquées sur le terrain.

Diagnostiquer et traiter les sujets à risque suicidaire

La plupart des personnes qui ont des idées suicidaires ou qui font une tentative de suicide ne sont pas suivies. Elles ne sont prises en charge ni par le milieu psychiatrique ni par les médecins généralistes.

C’était vrai en 2016, ça l’était en 2023… et ça l’est encore en 2025.

Il est extrêmement rare que les patients avouent spontanément avoir des idées suicidaires. C’est donc aux médecins d’aborder le sujet. Mais pour ce faire, il faut qu’ils soient formés au dépistage du risque suicidaire ainsi qu’au diagnostic et au traitement de la dépression. Quand les médecins généralistes sont formés, les taux de suicide diminuent considérablement. C’est ce qui était ressorti des fameuses études du Gotland initialement réalisées en Suède, il y a 30 ans. Études qui ont largement été répliquées dans de nombreux pays européens mais également sur d’autres continents.

Combien de médecins généralistes ont été formés à la prise en charge de la dépression et du risque suicidaire en France depuis 2016 ?

Traiter les troubles psychiatriques selon les recommandations en vigueur

Toujours dans la même vidéo, le Dr Courtet rappelle aussi que les troubles psychiatriques sont un facteur majeur de risque suicidaire et qu’il convient donc de traiter correctement les patients atteints de ces troubles dans les règles de l’art et selon les recommandations actuelles.

Des recommandations sur le papier, on en a en pagaille, mais les applique-t-on sur le terrain ?

Prescrire des traitements qui diminuent la vulnérabilité suicidaire

Le lithium a démontré un effet préventif des idées suicidaires chez les patients souffrant de troubles bipolaires et chez les patients présentant des dépressions récurrentes.

Le lithium est-il aujourd’hui prescrit aussi souvent qu’il devrait l’être ?

Développer les psychothérapies, la continuité des soins et le suivi

Des thérapies ont démontré leur efficacité dans la réduction du risque suicidaire :

  • les thérapies cognitivo-comportementales,
  • la thérapie par résolution de problèmes,
  • la thérapie comportementale dialectique pour les patients borderline,
  • les thérapies d’orientation analytique avec hospitalisation programmée

Ces thérapies contribuent toutes à réduire le désespoir, les idées et les récidives suicidaires.

Rappeler par téléphone les patients après un passage aux urgences ou une hospitalisation suite à une tentative de suicide réduit également très nettement les récidives surtout lorsque cette stratégie s’accompagne d’un suivi sur dix-huit mois. Bref, tout ce qui permet de développer la continuité des soins permet de diminuer considérablement la mortalité suicidaire.

Les listes d’attente pour bénéficier de ces thérapies très spécifiques sont longues.

Les tentatives de suicide ne débouchent pas systématiquement sur un passage aux urgences ou sur une hospitalisation. Du coup, ces tentatives échappent au dispositif Vigilans.

Si le patient est majeur et qu’il ne souhaite pas être recontacté, il n’y a pas de rappel téléphonique.

Si le patient est majeur et que personne ne l’attend chez lui après une hospitalisation, mais aussi parce que l’hôpital a besoin de son consentement pour prévenir la famille, le pire est à redouter.

Un suivi de dix-huit mois reste exceptionnel tout comme la continuité des soins.

Alors oui, je persiste à dire qu’en prévention, on a encore bien des progrès à faire.

Quelques exemples de ce qui se fait sur le terrain en 2025   

Aux urgences du CHU de Montpellier, ils ont une stratégie prioritaire pour les patients les plus à risque

Comme la prévention du suicide reste insatisfaisante, il faut multiplier les innovations scientifiques et médicales. Au sein du Département d’Urgence et Post Urgence Psychiatrique du CHU de Montpellier, une stratégie prioritaire consiste à cibler les patients les plus à risque, facilement identifiables : ceux admis aux Urgences pour une tentative de suicide (TS) ou des idées suicidaires (IS). Une unité d’hospitalisation de courte durée leur est dédiée depuis 40 ans, afin de reconnaître cette souffrance trop souvent négligée et de réaliser des évaluations cliniques, sociales et familiales complètes avant d’organiser un suivi adapté. 

La littérature récente montre d’ailleurs qu’une hospitalisation dans les 24 h suivant une tentative de suicide réduit le risque de récidive (Ross et al. Estimated Average Treatment Effect of Psychiatric Hospitalization in Patients With Suicidal Behaviors: A Precision Treatment Analysis. JAMA Psychiatry. 2024).

Des dispositifs ambulatoires intensifs renforcent la continuité des soins à la sortie des Urgences

Pour renforcer la continuité des soins, des dispositifs ambulatoires intensifs ont été mis en place pour les patients sortant directement des Urgences : ils offrent un suivi paramédical et social rapproché avec des consultations répétées, avant de transmettre le relais aux structures conventionnelles. Une expérimentation récente, conduite dans le Département dédié du CHU de Montpellier, et qui fera bientôt l’objet d’une publication, suggère que ce modèle réduit le risque de tentative dans les 6 mois.  

Une perfusion intraveineuse de kétamine est proposée avant la sortie des Urgences

L’étude observationnelle menée à l’hôpital montre que la baisse des idées suicidaires une semaine après la perfusion est associée à une diminution substantielle des tentatives de suicide à 3 mois (Pastre et al. Early Response to Ketamine for Suicidal Crisis Reduces Suicidal Events at 3 Months. J Clin Psychiatry. 2025). 

Ça se fait à Montpellier, mais est-ce le cas partout en France ?
On attend quoi à Toulouse pour proposer des prises en charge similaires ?
Si mon fils avait fait sa tentative de suicide à Montpellier, il serait peut-être encore en vie aujourd’hui.

On s’intéresse à la suicidologie de précision

Dans le cadre du Programme Français de psychiatrie de précision (PEPR PROPSY, France 2030), le CHU de Montpellier développe actuellement une approche de suicidologie de précision. Cette approche vise à prendre en compte la variabilité génétique, environnementale et du mode de vie de chaque personne. Elle intégrera des biomarqueurs objectifs, quantifiables et mesurables (inflammation, neuro-imagerie, génétique), des dimensions psychologiques (anhédonie, douleur psychique) et des facteurs sociaux.

On cherche à améliorer le pronostic et le rapport coût-efficacité des traitements

La psychiatrie de précision pourra être utilisée pour caractériser et identifier les personnes atteintes ou à risque de développer une maladie. Elle permettra de prédire leur pronostic et elle aidera à faire un choix plus spécifique des stratégies thérapeutiques, comme par exemple, les médicaments, les interventions psychologiques, les règles d’hygiène de vie et/ou la stimulation cérébrale. Cette approche améliorera le pronostic et le rapport coût-efficacité des traitements.


Sources : Suicide : comment éviter le drame – vidéo en ligne depuis 2016

https://www.fondation-fondamental.org/maladies-mentales/conduites-suicidaires

Prevention of depression and suicide by education and medication: Impact on male suicidality. An update from the Gotland study. Article in International Journal of Psychiatry in Clinical Practice · July 2009 DOI: 10.3109/13651509709069204

Lengvenyte & Courtet. Vascular Homeostasis in Suicidal Behavior: From Molecular Mechanisms to Clinical Implications. Biol Psychiatry. 2025, Courtet & Saiz. Let’s Move Towards Precision Suicidology. Curr Psychiatry Rep. 2025