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C’est la détresse qu’il faut soigner

Par Germaine Bacon ⋅ 12 juillet 2025

Pour aider une personne suicidaire, il faut se concentrer sur sa détresse et non sur son désir de mourir. Hayley Purdon, une pair aidante australienne raconte.

Fermez les yeux et imaginez la scène :

Vous n’avez qu’une envie : disparaître, mourir, cesser d’exister. Et dans un moment de désespoir, vous tentez de vous tuer. Et puis, vous vous retrouvez aux urgences.

Le service est bondé et très bruyant. Vous parlez d’une voix éteinte à peine audible et l’infirmière en charge de la régulation et du tri des patients vous ordonne de parler plus fort. Les gens dans la salle d’attente commencent à vous remarquer et à vous dévisager.

Vous avez du mal à respirer et vous avez envie de vomir.

Vous dites à l’infirmière que vous allez attendre dehors, mais une fois dehors, vous n’avez qu’une envie, rentrer chez vous. Seulement voilà, la personne qui vous accompagne vous en empêche.

Pour finir, on vous conduit dans une pièce où vous êtes tout seul. Et c’est le début de l’isolement.

On vous met à l’écart des autres personnes qui attendent aux urgences. Vous vous retrouvez dans une pièce où médecins et infirmiers ne vous regardent jamais dans les yeux quand ils viennent prendre de vos nouvelles. Pendant deux jours, vous ne parlez à pratiquement personne.

Et puis on vous laisse sortir sans vous proposer quoi que ce soit pour la suite.

On ne vous recommande personne susceptible de vous aider. On vous renvoie à l’endroit même où vous vouliez juste en finir avec la vie.

C’est ce que j’ai vécu en 2010 quand j’ai essayé de mettre fin à mes jours.

J’avais déjà fait d’autres tentatives de suicide, mais c’était la première fois que j’étais allée aussi loin et c’est la raison pour laquelle on m’avait hospitalisée. J’étais vraiment très mal à l’aise. Je me sentais exposée au jugement de tous et totalement incomprise. Tous avaient l’air de dire : « Comment peut-on se blesser volontairement aussi gravement alors que tant de gens atteints de maladies incurables et souffrant le martyre n’ont rien demandé eux ». On me faisait comprendre que je n’avais pas ma place dans ce service. Et tout le personnel s’évertuait à bien me faire passer le message.

Après mon hospitalisation, j’ai appris à garder pour moi mes idées suicidaires.

Je me suis isolée davantage et mon envie de disparaître est revenue de plus belle. J’ai mis beaucoup de temps à pouvoir entrer de nouveau en relation avec d’autres personnes et à leur parler de mes idées suicidaires. C’est ce qui arrive quand on a affaire à des soins de santé en dessous de tout.

Du point de vue de l’hôpital, rien de répréhensible ne s’était produit dans ce que j’avais vécu.

Mon corps avait été réparé, j’avais rassuré le personnel en leur affirmant que j’allais bien et hop, ils m’avaient laissé sortir. Bien évidemment, je suis loin d’être la seule à avoir vécu ce type d’expérience.

Quand tout semble aller bien en surface, on vous laisse sortir.

Comme les soignants sont débordés, ils sont trop contents de vous voir partir.

A l’hôpital, on y va pour réparer son corps, mais tout le reste sort de leur champ de compétence. Ils n’ont pas le temps de s’occuper des autres maux qui nous crucifient et nous maintiennent en équilibre instable entre la vie et la mort. Ce type de mal-être n’a pas sa place à l’hôpital. J’ai eu la chance de pouvoir surfer sur le système en dehors de l’hôpital et j’ai réussi à trouver le soutien dont j’avais besoin. Malheureusement, tout le monde n’a pas cette chance.

Des années plus tard, en 2017, je me suis retrouvée de nouveau aux urgences.

Mais cette fois, ce n’était pas moi qui avais essayé de me tuer, mais mon compagnon. À ce moment-là, j’étais plus forte. Depuis 5 ans, je me battais pour défendre les droits des personnes qui vivaient avec des idées suicidaires et j’étais prête à affronter le système hospitalier pour obtenir pour mon cher et tendre les soins auxquels il avait droit et dont il avait besoin.

Aux urgences, mon interlocutrice au guichet a tout de suite compris.

Aux urgences, il n’y avait pas de file d’attente. Du coup, on est allé directement au guichet et j’ai dit à la personne en charge du tri et des admissions que mon compagnon avait fait une tentative de suicide. Je l’ai dit à voix basse sans attirer l’attention des personnes qui patientaient en salle d’attente. Mon interlocutrice a tout de suite compris et nous a conduits dans une petite pièce à côté pour finir de remplir le questionnaire. Nous étions tous les trois assis autour d’une table et j’ai pu répondre aux questions à la place de mon compagnon qui n’était, lui, pas en état de répondre.

N’allez surtout pas croire que la situation était idyllique pour autant.

Dans les 5 minutes qui ont suivi, un médecin, tout sauf patient, a forcé mon compagnon à avaler un liquide épais et dégoûtant. Mon compagnon voulait s’en aller. Heureusement, en ma qualité de pair aidante, j’ai réussi à le calmer après avoir demandé au médecin de nous laisser seuls.

Pour calmer mon compagnon, je me suis appuyée sur mon vécu.

Je lui ai dit combien l’hôpital pouvait être intimidant et inhospitalier quand on n’a qu’une idée en tête : mourir. J’ai réussi à me battre pour que mon compagnon bénéficie d’un suivi après son passage aux urgences et j’ai tout fait pour lui éviter une hospitalisation quand l’envie de mourir s’est dissipée.

Que s’est-il passé concrètement après notre passage aux urgences ?

De retour à la maison, une infirmière est venue deux fois par semaine voir mon compagnon. Il s’est rendu compte qu’il pouvait parler de ses idées suicidaires en toute confiance. Il a évacué tout ce qui l’empêchait de vivre jusque là. Après un suivi de six semaines, il n’a plus eu besoin de soins. Autrement dit, en six semaines, mon compagnon s’est rétabli après sa tentative de suicide, alors que j’avais mis deux ans à me remettre de ma tentative de suicide en 2010. C’est là toute la force de la pair aidance quand on se retrouve confronté au système hospitalier.

En quoi consiste la pair aidance dans un système hospitalier ?

En Australie, il existe plusieurs modèles de pair aidance. Dans certains cas, les pairs aidants travaillent aux côtés des cliniciens. Il n’y a pas d’approche standard mais il existe parfois des guides de bonnes pratiques. Toutefois, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Dans le domaine de la santé mentale, le suicide est généralement considéré comme une maladie mentale nécessitant un traitement pour qu’un rétablissement soit possible.

Dans ce cadre-là, la mission généralement assignée aux pairs aidants est d’aider les personnes suicidaires à accepter leur traitement et à se conformer aux directives des soignants. Mais comme de telles injonctions ne tiennent pas compte du contexte dans lequel la détresse suicidaire peut se développer, certains pairs aidants n’hésitent pas à s’opposer à ce que les cliniciens estiment être la meilleure forme de traitement. Les préconisations des cliniciens peuvent fournir des filets de sécurité quand la personne reçoit des soins à l’hôpital mais elles n’ont aucune incidence sur les facteurs qui rendent une personne suicidaire. Autrement dit, ces attitudes ne soignent pas le mal à la racine.

Ce qui nous amène à nous poser la question suivante :

C’est quoi exactement le but du système de santé en terme de prévention du suicide  ?

Veut-on s’assurer que les personnes qui entrent dans le système de santé vont bien, qu’elles sont rétablies et que le risque de suicide a totalement disparu ? Si c’est le cas, il faut savoir que ce genre d’assurance, dans la plupart des cas, n’a aucune valeur. Ce sont juste des platitudes. Ces paroles ne sauraient nous garantir que le risque de suicide n’existe plus à la sortie de l’hôpital.

Du point de vue de mon vécu, le suicide était une réaction compréhensible et naturelle à un contexte qui était devenu insupportable.

En ce qui me concerne, je luttais en vain contre des troubles alimentaires qui faisaient partie de mon identité. J’avais perdu tout espoir de pouvoir exercer le métier qui me passionnait et je me sentais isolée et seule au monde face à mon incapacité à faire face à ce que je vivais. Le suicide devenait une option raisonnable dans mon contexte.

En ce qui concerne mon compagnon, son divorce s’était mal passé, il avait perdu son identité de père et de gagne-pain et était incapable de faire face à tous ces changements. Le suicide lui paraissait plus facile à envisager que de vivre avec la souffrance que lui occasionnait son contexte.

Nous devons créer un espace où les personnes suicidaires peuvent explorer d’autres options.

Donc, si l’on regarde la suicidalité, non pas comme quelque chose à éviter, mais comme quelque chose qui apporte du réconfort à des personnes qui souffrent, on s’aperçoit que le focus sur lequel nous devons nous concentrer, ce n’est pas d’arrêter les idées suicidaires, mais de créer un espace où les personnes suicidaires ont la possibilité d’explorer d’autres options.

C’est là que réside tout l’intérêt de la pair aidance.

Les pairs aidants ne sont pas là pour faire accepter des traitements ou fournir des soins cliniques. Ils sont là pour montrer qu’il existe une autre option et notre système de santé doit faire de la place à cette forme d’intervention.

Quand je pense au programme zéro suicide, j’imagine des endroits où les personnes pourraient parler ouvertement en toute confiance et sécurité de leur désir de mourir et des endroits où elles pourraient garder l’idée en tête tout en explorant d’autres possibilités.

Notre système de santé actuel n’a ni le temps ni l’espace pour permettre aux personnes suicidaires d’explorer leur suicidalité.

La priorité de l’hôpital est de faire disparaître les idées suicidaires aussi rapidement que possible afin de pouvoir renvoyer les personnes chez elles. Mais ça ne marche pas comme ça. Les conduites suicidaires peuvent être extrêmement complexes, intenses et réellement difficiles à résoudre. Quand elles proviennent de problèmes permanents comme des complications de santé physique, il peut n’y avoir aucune solution rapide ou logique.

Stop aux idées reçues !

On répète à l’envi que le suicide est une solution permanente à un problème temporaire. Sauf que pour de nombreuses personnes suicidaires, leurs problèmes ne sont pas temporaires. Il faut beaucoup de temps et de compassion pour aider quelqu’un à faire la différence entre un problème permanent et un problème temporaire. Nous devons nous doter de services de santé capables de leur consacrer tout le temps nécessaire.

Nous avons besoin de changer le système

Vous lisez ceci, j’espère, parce que vous vous préoccupez de la qualité des soins hospitaliers et du système de soins. Nous avons besoin de changer le système pour qu’il puisse venir en aide aux personnes suicidaires. Nous avons besoin d’un système capable d’organiser des échanges où les gens ont le droit de dire qu’ils veulent mourir.

Comment rendre notre système plus soutenant envers les personnes suicidaires ?

Le désarroi de la personne doit être entendu.

Je veux que vous compreniez ce que l’on ressent quand on est suicidaire. On peut être à la fois calme et dans un état complètement chaotique. Si vous vous trouvez confronté à une personne qui a fait une tentative de suicide, voyez dans leur conduite un geste qu’elle a fait pour réduire son désespoir. Peu importe que vous jugiez ce geste approprié ou non. Au moment présent, la personne a besoin de ressentir ce qu’elle ressent et qu’on la rejoigne là où elle se trouve c’est-à-dire en plein désarroi.

Écoutez-la vous parler de son désir de mourir.

Posez-lui des questions, au lieu de lui proposer tout de suite des solutions et donnez-lui tout le temps nécessaire pour vous parler de son désir de mourir. Vous n’avez pas besoin d’expérience pour faire cela. Nous sommes tous capables d’écouter plutôt que de parler. Si vous ne vous en sentez pas capable, cherchez quelqu’un qui pourra écouter à votre place. Et c’est là que la pair aidance trouve toute sa raison d’être. Quand on parle à quelqu’un qui comprend, on n’a pas besoin d’expliquer pourquoi le suicide apparaît comme un choix raisonnable vu l’état de désespoir dans lequel on se trouve.

Écoutez-la même si ce qu’elle vous dit est dérangeant.

Les pairs aidants qui sont passés par là savent de quoi il retourne sans qu’il soit nécessaire de leur expliquer quoi que ce soit. Et ils peuvent offrir du soutien et monter au créneau pour défendre vos ressentis sans que vous ayez à leur demander. Écoutez les récits des patients et imprégnez-vous des retours d’expérience qu’ils vous confient, même si ce que vous entendez vous dérange au plus haut point.

Voyez-y des enseignements plutôt que des jugements.

Récemment, dans le cadre de l’organisation d’un événement, j’ai déclaré publiquement que l’environnement dans lequel était censé se dérouler cet événement était dangereux et inhospitalier compte tenu de mon vécu. On m’a demandé de retirer ma déclaration car ils refusaient de croire que mon analyse était correcte. Le retour d’expérience ne devrait pas être considéré comme l’expression d’une critique mais juste comme un moyen de signaler que quelque chose ne fonctionne pas.

Si j’en juge d’après mon expérience personnelle, vouloir mourir n’est pas le problème. Et vouloir empêcher les gens de vouloir mourir ne les empêchera pas de se suicider. Le problème, c’est quand vous voulez mourir et que vous êtes tout seul. Il faut se concentrer sur la détresse de la personne et non sur son désir de mourir.


Source : Meaningful and True System Change : The patient experience. Témoignage d’une patiente australienne devenue pair-aidante. Publié en anglais sur YouTube et traduit en français par Germaine Bacon.