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Prévenir le suicide en France : une cause en construction

Par Germaine Bacon ⋅ 13 avril 2026

Dans la collection Polémiques dirigée par le Dr Cécile Hanon, vient de paraître Prévenir le suicide en France : une cause en construction. Coordonné par Fabrice Jollant, cet ouvrage collectif a deux objectifs : rappeler la lente et tortueuse construction de la prévention du suicide en France au cours des huit dernières décennies et s’interroger sur ce que sera cette prévention dans les années à venir.

La prévention du suicide : un domaine longtemps resté en jachère

De chapitre en chapitre, on prend la mesure de ce que Fabrice Jollant entend par « tortueuse construction  ». Malgré un taux de suicide élevé (22 sur 100 000 habitants en 1985), il faudra attendre 1996 pour que la prévention du suicide devienne l’une des dix priorités de santé publique en France. Ironie des dates, 1996, c’est aussi l’année de naissance de mon fils. Et ce n’est qu’en 2013 que l’Observatoire national du suicide verra le jour.

En 2014, l’OMS publie Prévention du suicide, l’état d’urgence mondial. La cause gagne en visibilité. Deux ans plus tard, en 2016, la France compte 31 associations dédiées.

En 2018, des rapprochements fructueux entre psychiatres et sociologues centrés sur l’écoute des jeunes en détresse vont permettre d’identifier les causes possibles du mal-être de ces jeunes et les failles de l’accompagnement : vers qui se tourner, aides peu lisibles, cécité des proches et surdité des professionnels, souffrance souvent cachée, et risques accrus après une hospitalisation.

L’association PHARE Enfants-Parents

En 1991, sept ans après le suicide de son fils, Thérèse Hannier est invitée à La Marche du Siècle, une émission de Jean-Marie Cavada diffusée en début de soirée. Elle y lance un appel au public. Elle interpelle aussi le président François Mitterrand. Elle insiste sur la nécessité urgente de mettre en place une politique de prévention du suicide. Trois mois plus tard, l’association PHARE Enfants-Parents voit le jour.

1997 : première journée nationale de prévention du suicide

Avec l’aide du professeur Debout et des représentants d’associations comme SOS Amitié et Suicide Ecoute, Thérèse Hannier co-organisera la première journée nationale de prévention du suicide en 1997. Cette journée, qui s’était taillée un franc succès à l’époque, passe de plus en plus inaperçue aujourd’hui.

2026 : les médias confondent souvent « savoir en parler » avec « ne pas en parler »

Ce silence médiatique empêche les jeunes de se confier de peur d’être jugés. Pour les parents ou l’entourage, c’est taire, comme une honte, que son enfant, son proche va mal au point d’attenter à ses jours. Pour les endeuillés par suicide, c’est vivre avec une souffrance perpétuelle qu’il est difficile de partager, sauf avec ceux qui ont vécu le même drame. Le tabou entretient des idées reçues ou erronées.

Et selon l’association PHARE Enfants-Parents, si des avancées sont indéniables, arriver à toucher le grand public et lever le tabou du suicide relèvent encore du vœu pieux.

Repérer et prendre en charge la crise suicidaire et les effets du suicide sur l’entourage

Thérèse Hannier a été le fer de lance de nombreuses avancées. Elle a contribué activement à la rédaction de recommandations sur le repérage et la prise en charge de la crise suicidaire. Elle a également participé à une audition publique de la Fédération française de psychiatrie sur « les effets et conséquences du suicide sur l’entourage et les modalités d’aide ».

Depuis 2013, un partenariat entre PHARE Enfants-Parents et la CPAM de Paris permet à des jeunes à risque suicidaire de bénéficier de 26 consultations psychologiques gratuites par an. L’association intervient aussi en milieu scolaire et a sensibilisé des milliers de jeunes et de professionnels de l’éducation.

Le combat continue

Aujourd’hui, Thérèse Hannier a passé le flambeau à son fils, Patrice Basille. Bien déterminé à poursuivre l’œuvre de sa mère, ce dernier sait qu’il peut compter sur une équipe plus dévouée et impliquée que jamais dans la prévention du suicide. Prévention, qui est aussi, on ne le rappellera jamais assez, l’affaire de tous.

Au début des années 90, le suicide était encore très loin d’être l’affaire de tous.

Des textes officiels concernant le suicide, il n’y en avait qu’un, à savoir la loi votée le 31 décembre 1987 pour condamner la provocation au suicide après la parution du livre : Suicide mode d’emploi, qui avait ému la France entière.

1991 : Michel Debout entre au Conseil économique et social

En 1991, nommé par François Mitterrand, alors président de la République, Michel Debout, professeur de psychiatrie et de médecine légale, devient membre de la section des Affaires sociales du Conseil économique et social.

En 1992, fort de ses dix ans d’expérience (1974–1984) auprès de patients suicidaires aux urgences psychiatriques du CHU de Saint-Étienne, Michel Debout constate que le suicide est la seule grande question de société jamais traitée par le Conseil économique et social. Il propose donc de réaliser une étude sur ce sujet.

1992 : le suicide est soumis à l’examen des Affaires sociales du CES

La proposition du professeur Debout sera très fraîchement accueillie. En quoi diantre le suicide concerne-t-il le Conseil économique et social ? La grande majorité des conseillers s’offusque et s’interroge. S’ensuivront des discussions à n’en plus finir.

1er mai 1993 : Pierre Bérégovoy se suicide

Le pays est sonné et le Conseil économique et social aussi ! À un moment ou un autre de leur vie, tous les conseillers avaient côtoyé Pierre Bérégovoy. Du jour au lendemain, le Conseil tout entier regarde d’un œil neuf la question du suicide. Le texte présenté par le professeur Debout est voté à l’unanimité et publié au Journal Officiel de la République.

Que contenait le texte de 1993, connu sous le nom de rapport Debout ?

Les propositions étaient les suivantes :

  • Ne jamais banaliser un acte ou une pensée suicidaire ;
  • Mettre en place des lieux d’accueil dans tous les hôpitaux pour que chaque suicidant soit écouté ;
  • Organiser en réseau les structures de soins publics et privés, et les associations d’aide ;
  • Insister sur la place des familles ;
  • Promouvoir le rôle spécifique de la médecine légale en cas de décès de la personne ;
  • Comprendre le lien entre le risque suicidaire et certaines situations de travail toxique ;
  • Se préoccuper de l’effet du chômage ; et surtout
  • Considérer le suicide comme un grave problème de santé publique !

Rien de bien nouveau… diront certains. Il n’empêche que si elles avaient été appliquées à la lettre, ces propositions auraient permis de sauver bien des vies en trente ans…

Doucement le matin, pas trop vite le soir… 

20 ans s’écouleront entre la publication du Rapport Debout, c’est-à-dire le premier rapport sur la prévention du suicide et la mise en place effective d’une stratégie nationale de prévention du suicide.

Faire sans rien faire

En France, faire sans rien faire, ça consiste à commander des rapports et à les ranger dans un tiroir en attendant… Godot ou le déluge.

Vingt ans avant le Rapport Debout de 1993, le ministère de la santé avait mis trois ans avant de publier le compte rendu de deux journées organisées sur le suicide à Paris en 1972. Autrement dit, depuis plus de cinquante ans, on sait énormément de choses sur le suicide et on discute toujours de ce qu’il faudrait faire pour bien faire…

Et dans le milieu carcéral, ça se passe comment ?

La prévention du suicide en milieu carcéral fera elle aussi l’objet de nombreux rapports (1996, 2003, 2009) avant de déboucher en 2019 sur une feuille de route déclinée en 28 actions. On notera qu’à chaque fois, un certain nombre d’années s’écoule entre les recommandations et leur mise en application. En matière de prévention, la France est toujours à la peine et le nombre de suicides en prison et à la sortie reste encore très élevé.

2021 : la HAS publie un rapport sur les idées et conduites suicidaires chez l’enfant et l’adolescent

Après la conférence de consensus de 2000 sur le repérage et la prise en charge de la crise suicidaire, il faudra encore attendre 21 ans pour avoir un nouveau rapport de la HAS centré, cette fois, sur les idées et conduites suicidaires chez l’enfant et l’adolescent. Vingt-et-un ans ! Près d’une génération ! Mon cœur saigne.

Les autopsies psychologiques : encore une recommandation restée au fond d’un tiroir

En 2008, un rapport commandé par la DGS recommandera de faire des autopsies psychologiques pour recueillir des informations sur les trajectoires de vie et de soins et l’étude de sous-populations (jeunes, personnes âgées, homosexuels, minorités, détenus). A ce jour, ces recommandations sont quasiment restées lettres mortes tant le nombre d’autopsies psychologiques réalisées en France est faible.

Et puis un jour, on a demandé aux Québécois de nous aider

Des liens de collaboration entre le Québec et la France au cours des 35 dernières années, fondés sur l’échange d’expertise et le transfert de connaissances ont permis notamment le développement d’un référentiel de formation de formateurs à l’intervention de crise qui est régulièrement mis à jour.

Au fil des pages, le lecteur découvre à la fois le devant de la scène et l’envers du décor de la prévention du suicide, mais aussi les avancées en la matière et les atermoiements et la frilosité des autorités publiques. Non, la création de l’Union nationale de la prévention du suicide n’a pas été un long fleuve tranquille comme en témoigne le professeur Debout qui en a été le président et le porte-parole pendant 14 ans avant d’en être « débarqué » pour reprendre ses mots.

Quid de la recherche en suicidologie ?

A l’échelle mondiale, le nombre de publications annuelles est passé de 500 en 1989 à plus de 3000 en 2018. Plus de 90 % sont en langue anglaise. Les trois quarts proviennent de pays à revenus élevés alors que selon l’OMS, 80 % des suicides ont lieu dans les pays à revenus faibles ou modérés.

La France représente peu ou prou 3,3 % de la production mondiale et 10,6 % de la production de l’Union européenne pré-Brexit.

Qui sort du lot en France ?

En termes d’institutions, l’Université et le CHU de Montpellier sortent du lot, derrière l’Inserm et l’APHP qui agrègent de nombreux laboratoires. Autrement dit, la France est encore loin d’avoir des centres d’excellence spécialisés en suicidologie comme il en existe aux États-Unis, en Angleterre et en Australie même si de nombreux chercheurs français travaillent sur le sujet au sein de laboratoires divers et variés.

Pourquoi la France reste un acteur moyen dans la prévention du suicide ?

Vous rajoutez à ce qui précède un niveau particulièrement bas de financement de la recherche, la complexité, pour ne pas dire la rigidité du système scientifique français, et des artisans de la prévention rarement dotés de la fibre scientifique, vous comprenez pourquoi la France reste un acteur moyen dans le domaine de la prévention du suicide.

On a désespérément besoin d’études interventionnelles

Ce dont on a cruellement besoin aujourd’hui, par exemple, c’est d’explorer les pistes neuroscientifiques et de découvrir comment réduire les idées suicidaires et prévenir les réitérations, comment enseigner l’intervention de crise, comment les nouveaux outils d’intelligence artificielle peuvent devenir des outils d’aide à la prévention. Bref, on a besoin d’études interventionnelles  pratico-pratiques sachant que la connaissance des facteurs de risques sociodémographiques et cliniques est désormais acquise.

Quel est le rôle de l’Observatoire national du suicide ?

Qu’observe-t-il ? Se contente-t-il d’observer ou fait-il aussi des recommandations ? De quelle manière contribue-t-il à une meilleure compréhension des conduites suicidaires ? Quels sont ses travaux les plus marquants et quels défis va-t-il devoir relever dans les années à venir ? Les réponses se trouvent dans le chapitre 16 du livre.

Le dispositif VigilanS

Au tout début du chapitre 17, consacré au dispositif VigilanS, Guillaume Vaiva pose une question que je me suis posée chaque fois que j’ai eu affaire aux urgences de ma région. Face à des situations de crise qui sont pour moitié des crises suicidaires, que propose-t-on de spécifique à ces troubles si flagrants, si fréquents, si dangereux ? Et quelle formation ad hoc les intervenants des urgences ont-ils reçue ? Peu de choses, en fait ! Et ça, je n’ai pas eu besoin de Guillaume Vaiva ni d’études scientifiques pour me l’apprendre. Ce sont mes tripes qui me l’on dit. Lisez le chapitre 17 et vous comprendrez vous aussi.

Sandrine Broussouloux a montré qu’un euro investi dans le fonctionnement de VigilanS génère entre 2 et 7 euros d’économie de santé ! VigilanS aujourd’hui, c’est 35 à 40 000 suicidants par an, accompagnés par 33 sites de re-contact régionaux et des centaines de centres partenaires. Tout le territoire national est couvert mais beaucoup reste encore à faire notamment au niveau des suicidants les plus jeunes et les plus âgés ainsi qu’en milieu carcéral : il y a 150 000 tentatives de suicide par an en France.

Le suicide c’est un peu comme le sujet des enfants malades, si on n’est pas concerné, on n’a pas tellement envie de s’y intéresser

Le chapitre 18 revient sur le programme Papageno qui forme les journalistes et professionnels des médias pour limiter l’effet Werther et promouvoir un traitement responsable du suicide tandis qu’au chapitre 21, Katia Chapoutier, autrice et réalisatrice, nous explique pourquoi les médias ont encore tant de mal à parler de ce sujet.

La nécessité d’agir plus et mieux crève les yeux

Si l’on tient compte des coûts directs sanitaires et post-mortem ainsi que des coûts indirects liés à la perte de productivité et la prise en charge du handicap, on arrive à un coût total d’environ 18,5 milliards d’euros par an pour le suicide et de 5,4 milliards d’euros pour les tentatives de suicide. Le chapitre 19 revient sur toutes les étapes (et elles sont nombreuses…) qui ont mené à la politique nationale de prévention actuelle (formations, VigilanS, Papageno, 3114 et actions territoriales).

Petit aparté, qui n’est pas dans le livre : à ce jour, je ne comprends pas pourquoi on ne trouve pas plus d’affiches mentionnant le 3114 dans tous les lieux publics, les salles d’attente des médecins généralistes, des psychologues et psychiatres, chez les dentistes, etc. Cette affiche imprimée avec une simple imprimante par le médecin ou sa secrétaire, aurait, me semble-t-il, toute sa place à côté de la fameuse incitation à manger cinq fruits et légumes par jour, que l’on trouve un peu partout, sans que cela coûte un bras en papier et en impression.

Qu’est-ce qu’une « prévention partagée » ?

Parce que la prévention du suicide concerne tout le monde, l’UNPS défend l’idée d’une « prévention partagée ». Aujourd’hui, elle souhaite dépasser le modèle traditionnel, fondé sur des actions préventives isolées et parfois peu coordonnées, pour privilégier des initiatives construites ensemble, qui évoluent et s’améliorent avec le temps. Pour en savoir plus, lisez le chapitre 20.

Initiatives locales lancées dès les années 1980

La quatrième partie de l’ouvrage revient en détail sur des initiatives locales lancées dès les années 1980. Une unité d’hospitalisation pour suicidants a été créée dès 1986 dans le service de psychologie médicale de l’hôpital général du CHU de Montpellier, c’est-à-dire hors de l’hôpital psychiatrique. Il s’agissait avant tout de capter les patients réticents à demander de l’aide et à accepter les soinsi. Une étude récente montre que l’hospitalisation réduit le risque de réitération dans l’année, lorsqu’elle a lieu le jour même de la tentative de suicide, et pas si elle la suit, même de quelques jours. Ce qui confirme que l’unité de Montpellier, créée il y a quarante ans, était une très bonne idée. A l’époque, on déplorait 12 000 suicides par an en France contre 9 000 aujourd’hui.

L’UMPAJA (Unité médico-psychologique de l’adolescent et du jeune adulte)

Au chapitre 23, le Dr Pommereau retrace la création de l’UMPAJA (Unité médico-psychologique de l’adolescent et du jeune adulte), fondée en novembre 1992 au centre Abadie du CHU de Bordeaux.

À l’image de cette mèreii qui avait pleuré en regardant un reportage consacré à cette unité bordelaise — son fils n’ayant pas eu la chance de bénéficier des soins innovants du Dr Pommereau —, je retiens difficilement mes larmes – et ma colère – face aux inégalités de prise en charge des personnes suicidantes selon les territoires, pour le meilleur comme pour le pire.

Il y a encore en France des coins où rien n’existe pour accueillir les jeunes en souffrance

A qui la faute ? Beaucoup d’équipes voudraient adopter des techniques innovantes qui ont fait leurs preuves ailleurs, mais ils n’en ont pas les moyens humains. Une approche fondée sur l’échange, la relation, l’exploration de ce qui a pu conduire le jeune suicidant à désirer que tout s’arrête a un coût en termes de personnel spécialisé. Or, il y a encore en France des départements où il n’existe aucune unité pour accueillir les adolescents et jeunes adultes en souffrance. Il faut espérer que les besoins en la matière sauront convaincre l’opinion publique d’en soutenir la création.

L’UAMP créée en 1989 a disparu au bout de 15 ans pour une raison qui vaut son pesant de cacahuètes

Au chapitre 24, le psychiatre Jean-Jacques Chavagnat nous dit qu’en 1985, « la souffrance mentale était peu prise en compte et le risque suicidaire, ignoré ». Le temps psychiatrique n’est pas le même que le temps de l’urgence. L’Unité d’accueil médico-psychologique (UAMP) créée en 1989 au sein des urgences du CHU de Poitiers a progressivement noué des liens avec l’équipe du SAMU lorsque l’intervention avait une « connotation psychiatrique ». Une première en France !

Bien que cette action n’entraînait pas de frais supplémentaires, elle s’est arrêtée au bout de 15 ans. Pourquoi donc ? La réponse, je vous la donne en mille : « le SAMU manquait de véhicules et devait recentrer ses sorties vers des appels médico-chirurgicaux ».

Heureusement, les actions innovantes ne se sont pas arrêtées là pour autant. En 40 ans, la région Poitou-Charentes, portée par le supplément d’âme de ses acteurs de terrain, n’a jamais cessé d’innover.

La prévention du suicide en Bretagne

A partir des années 1980, sans doute du fait de la pression épidémiologique des conduites suicidaires (surmortalité et surmorbidité)iii, des initiatives territoriales soutenues par une politique publique régionale ont émergé. Lisez le chapitre 25 pour découvrir tout ce que la Bretagne a mis en place sans attendre la politique nationale de prévention du suicide.

Et à Marseille, il s’est passé quoi ?

A Marseille, c’est un chirurgien orthopédiste qui est venu au chevet d’adolescents suicidants. Alors chef de service des urgences pédiatriques, le professeur Jean-Luc Jouve s’étonnait de voir enfants et adolescents admis aux urgences après une tentative de suicide repartir dès le lendemain, avec pour toute recommandation le numéro d’un centre médico-psychologique (CMP). Cette prise de conscience débouchera sur la création de l’Association suicide-mal-être adolescent (ASMA). Une initiative qui sera suivie de bien d’autres, tout aussi déterminantes pour l’avenir des adolescents en crise suicidaire. C’est à lire au chapitre 26.

La prévention en Polynésie française

Au chapitre 27, on découvre l’histoire de la prévention du suicide en Polynésie française à travers le parcours d’une psychologue de souche, Maya Amiot-Rereao, et le retour au pays, d’un psychiatre, Stéphane Amadéo.

La Polynésie française, c’est un territoire aussi vaste que l’Europe, composé de 118 îles réparties en cinq archipels dans le Pacifique Sud. 69 % des 279 000 habitants de ce territoire vivent sur l’île principale de Tahiti, et c’est dans la zone périurbaine de Tahiti que l’on observe le plus grand nombre de passages à l’acte. Les autopsies psychologiques ont permis d’identifier les facteurs favorisant les suicides, les troubles mentaux associés, les méthodes de suicide les plus utilisées ainsi que le contexte dans lequel ces passages à l’acte se produisent.

La prévention en Martinique et à la Réunion

En Martinique et à la Réunion (chapitre 28), les professionnels impliqués dans la prévention du suicide se rendent visite, échangent, se stimulent et travaillent ensemble à des projets de recherche et des publications communes. Sur ces deux îles, les centres de prévention du suicide combinent dispositifs nationaux, recherche locale et actions communautaires adaptés aux réalités culturelles et géographiques. En Martinique, VigilanS existe depuis 2019 et le 3114, depuis 2024. A La Réunion, le premier centre 3114 d’outre-mer a ouvert en décembre 2021, mais tout reste à faire à Mayotte.

Enjeux et défis à venir

La cinquième et dernière partie, composée de huit chapitres, présente les nouveaux enjeux et défis à venir. Le chapitre 29 montre comment les réseaux sociaux sont à la fois des amplificateurs de risques et des espaces possibles de soutien. Vis-à-vis des comportements suicidaires, les réseaux sociaux exercent une influence complexe et ambivalente. En France, des initiatives comme le projet Elios ont l’ambition de transformer les réseaux sociaux en outils de prévention proactive.

La prévention du suicide et l’IA

Autre thème brûlant : quid de l’intelligence artificielle en prévention du suicide (chapitre 30) ? La prévention du suicide repose sur plusieurs approches cliniques, allant de l’identification des facteurs de risque et des signes précurseurs à la mise en place d’interventions ciblées. L’IA pourrait renforcer chacune de ces approches en analysant les données provenant des dossiers médicaux, de capteurs portables, d’applications smartphone et de réseaux sociaux. La collaboration entre les chercheurs, les cliniciens et les développeurs de technologies est essentielle pour maximiser le potentiel de l’IA dans la prévention du suicide.

Les liaisons dangereuses entre suicide et aide à mourir

Sans les citer explicitement, l’avant-projet de loi relatif à l’accompagnement des malades et de la fin de vie, déposé en 2024 puis gelé par la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, décrit parfaitement les modalités du suicide assisté et les modalités de l’euthanasie d’exception. Comme si ne pas les nommer en atténuait l’importance, la violence et la gravité, et les implications morales tant pour les personnes que pour la société. Attention aux risques de confusion conceptuelle ! La mort est-elle en train de devenir un soin « comme un autre » ? Y aurait-il des raisons inavouables ? C’est à lire au chapitre 31.

Nous avons besoin d’une stratégie qui englobe absolument tous les aspects de la prévention

Au chapitre 32, Charles-Edouard Notredame, professeur de pédopsychiatrie et chercheur en suicidologie, fait le point sur les politiques de prévention du suicide en France. Une stratégie globale de prévention du suicide est une stratégie qui organise la coexistence, voire l’interaction de la médecine, de la biologie, de la sociologie, de l’épidémiologie, de la santé publique, de la psychologie, de l’anthropologie, de l’éthique, et de toute autre discipline contributive. C’est aussi une stratégie multi-niveaux, multi-étapes, multi-maillons et multimodale. Cette stratégie implique une mobilisation générale et la collaboration de l’ensemble des parties prenantes pour passer d’un réseau morcelé d’actions juxtaposées à un authentique système intégré de prévention.

La complexité des phénomènes suicidaires demande une attitude empreinte d’humilité épistémologique

Reconnaître et intégrer les expériences, les récits et les perspectives des individus directement concernés par le phénomène suicidaire revêt une importance cruciale dans la construction de stratégies de prévention. On doit en permanence remettre en question les bases théoriques et les méthodologies. (A lire au chapitre 33).

Et la postvention dans tout ça ?

Le chapitre 34 traite de la postvention. La quoi ? Vous pouvez répéter la question ? C’est sûr que si l’on demande aux gens que l’on croise dans la rue de nous expliquer ce qu’est la postvention, beaucoup nous répondront qu’ils n’en ont aucune idée. Idem, si on leur demande ce qu’est le 3114. Dès la fin des années 50, les suicidologues américains ont pris conscience de l’importance et de la spécificité de l’accompagnement des personnes endeuillées par suicide. Depuis, sous l’impulsion conjointe de personnes endeuillées, d’associations, de clinicien.nes, de chercheurs et chercheuses, des dispositifs de soutien aux personnes endeuillées ont émergé, mais il reste encore beaucoup à faire en France.

La définition la plus récente de la postvention date de 2009. Pour Karl Anderiessen, la postvention est l’ensemble des activités mises en place pour, ou par, les personnes impactées par un suicide, dans le but de faciliter le rétablissement et de prévenir les effets négatifs, dont les conduites suicidaires.

La postvention de demain devra être personnalisée et ajustée dans le temps pour offrir des accompagnements et des soins de précision en collaboration avec la psychiatrie, la santé mentale, le monde associatif, et les personnes endeuillées. Et pour devenir plus efficiente, plus équitable et plus inclusive, la suicidologie ne pourra pas faire l’économie d’une postvention digne de ce nom.

Le mot de la fin

Le chapitre 35 donne la parole à de jeunes cliniciens et chercheurs qui aspirent à plus de formation, d’interdisciplinarité, de moyens humains, de communication incarnée et d’engagement collectif.

Quant au tout dernier chapitre, le trente-sixième, je vous laisse le découvrir car ce serait dommage de « spoiler » le dénouement de cette fiction de quatre pages.

Il va sans dire que ce livre, je vous invite toutes et tous à le lire. En 2026, bien des constats de cet ouvrage restent d’actualité. Pour être efficaces, les interventions de soutien et de traitement doivent être l’affaire de tous : parents, amis, camarades, enseignants, infirmiers d’établissement scolaires, conseillers d’éducation, médecins généralistes, psychologues, éducateurs, psychiatres, réseaux sociaux… Autrement dit, beaucoup reste à faire.

Notes :

i Dans ma région, pour mon plus grand malheur et celui de mon fils, je n’ai rencontré que des médecins qui se contentaient de répéter : « on ne peut pas soigner les gens contre leur gré ».

ii Alors qu’elle regardait avec d’autres parents adhérents de l’association PHARE Enfants-Parents un reportage filmé dans le centre Abadie à Bordeaux, une mère avait pleuré en découvrant les méthodes de soin innovantes du Dr Xavier Pommereau. Pourquoi cette mère avait-elle pleuré ? Parce qu’à l’hôpital lambda où son fils avait été pris en charge après sa tentative de suicide, on lui avait recousu son poignet sans anesthésie locale, histoire de lui enlever toute envie de recommencer.

iii En 2020-2022, en moyenne annuelle, 701 décès par suicide ont été recensés. Cela place la Bretagne au 1er rang des régions concernées par le suicide avec une surmortalité masculine de 49 % et une surmortalité féminine de 47 %. Il existe par ailleurs une forte inégalité territoriale selon les 59 établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) variant dans une fourchette comprise entre 18 suicides pour 100 000 habitants pour le pays de Rennes et 37 pour 100 000 pour le pays de Loudéac Communauté.