Plus de 440 000 années de vies perdues en 2019…
Par Germaine Bacon ⋅ 22 août 2025
Une étude de 2024, intitulée The cost of illness and burden of suicide and suicide attempts in France, est la première à avoir chiffré l’impact économique des suicides et tentatives de suicide en France. En 2019, avec plus de 440 000 années de vie perdues, le coût total ressort à 24 milliards d’euros.
Comment est calculée cette estimation
Les coûts directs liés aux soins de santé englobent l’ensemble des ressources mobilisées pour la prévention, la prise en charge immédiate et le suivi des suicides et des tentatives de suicide, hospitalisations, consultations, traitements et interventions en santé mentale y compris. Les coûts directs non médicaux comprennent les interventions médico-légales et policières, les services post mortem, les frais funéraires et les dispositifs de soutien psychologique. Les coûts indirects intègrent les pertes de productivité liées à l’incapacité temporaire ou permanente, ainsi que les prestations d’invalidité. En complément, une valeur monétaire a été attribuée au nombre d’années perdues1 (YLL).
L’estimation s’est fait attendre…
L’évaluation du fardeau que représentent les suicides et les tentatives de suicide constitue un enjeu majeur pour éclairer la décision publique, prioriser les actions de prévention et allouer les ressources de manière efficiente. Il aura fallu attendre 2024 pour avoir cette évaluation.
…et elle pourrait être en dessous de la réalité
Ce retard s’explique en partie par le manque de données disponibles sur les suicides et les tentatives de suicide. En France, ces comportements sont surtout estimés à partir des hospitalisations. Cependant, les médecins codent souvent mal les tentatives de suicide, en les enregistrant comme des troubles psychiatriques plutôt que comme des actes d’automutilation (selon la classification CIM-10). De plus, de nombreuses personnes se rendent aux urgences uniquement pour un suivi, sans que la tentative de suicide soit clairement mentionnée ou centralisée. Cela entraîne une sous-déclaration de ces cas et, par conséquent, une sous-estimation de leur coût économique global.
Des programmes, des actions et des instructions qui avancent tant bien que mal
Dans son rapport d’évaluation du Programme national d’actions contre le suicide 2011-2014, le
Haut Conseil de la santé publique recommandait de cibler les actions de prévention sur les populations à risque, en tenant compte des différentes formes de comportements suicidaires et des troubles psychiques associés.
La prévention du suicide a ensuite été inscrite comme une priorité dans l’action 6 de la Feuille de route « Santé mentale et psychiatrie » de 2018.
L’instruction n° DGS/SP4/2022/171 du 6 juillet 2022 a précisé les modalités de mise en œuvre coordonnée des dispositifs de prévention du suicide, parmi lesquels :
- Le dispositif VigilanS, visant à maintenir le contact avec les personnes ayant effectué une tentative de suicide ;
- La formation actualisée au repérage, à l’évaluation et à l’intervention en situation de crise suicidaire ;
- Les actions de prévention de la contagion suicidaire ;
- La mise en place du numéro national de prévention du suicide, le 3114 ;
- Et des campagnes d’information à destination du grand public.
Une réaction plus rapide de la France aurait permis de sauver des milliers de vies !
Difficile de se réjouir pleinement de ces avancées, tant le retard pris par la France dans l’adoption de dispositifs pourtant éprouvés à l’étranger est flagrant. Le programme VigilanS, lancé progressivement dès 2015, s’inspire du modèle américain des « Caring Contacts » développé dans les années 1970 par le psychiatre Jerome Motto. La ligne d’écoute 3114, ouverte en 2021, reprend l’idée de services similaires créés aux États-Unis en 2005 et en Australie dès 1963. Quant à la formation aux Premiers Secours en Santé Mentale, née en Australie en 2000, elle n’a été introduite en France qu’en 2019.
1 Le nombre d’années perdues à cause du suicide et des tentatives de suicide provient de la base de données Global Health Data Exchange (GHDx). Les AVCI (années de vie corrigées de l’incapacité) regroupent les années perdues à cause d’une mort prématurée et celles perdues à cause d’une incapacité. Le nombre d’années perdues par personne a été estimé en divisant le total des années de vie perdues par le nombre de suicides recensés dans l’étude de la Charge Globale de Morbidité (Global Burden of Disease ou GBD). La perte de productivité liée aux décès prématurés a été calculée en soustrayant l’âge moyen au moment du suicide de l’âge de la retraite (65 ans).