Catégorie :

La santé mentale : grande cause nationale 2025

Par Germaine Bacon ⋅ 29 août 2025

Concrètement, ça veut dire quoi ?


La grande cause nationale est un label qui existe depuis les années 70. Il y a dix ans, le sujet de la santé mentale n’avait pas été retenu car « on » avait estimé que la France n’était pas encore prête. Prête à quoi ? Je vous laisse imaginer des réponses possibles à cette question.

Qu’entend-on par « santé mentale » ?


La santé mentale, c’est le fait de se sentir bien dans sa tête et dans sa vie, seul ou avec les autres. Elle permet de faire face aux difficultés et aux moments compliqués du quotidien. C’est une notion un peu fourre-tout, qui regroupe à la fois les maladies mentales connues, les signes de mal-être qu’on peut repérer et traiter tôt, mais aussi tout ce qui contribue au bien-être mental d’une personne.


Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le bien-être correspond à la capacité d’une personne à s’épanouir, à exercer un travail utile et satisfaisant, et à participer activement à la vie de sa communauté. Entre 2004 et 2013, l’OMS a précisé cette définition en décrivant plus en détail ce qui permet l’épanouissement individuel, ainsi que les actions sociales et politiques nécessaires pour le favoriser.

Premier point donc : « faire de la santé mentale une grande cause nationale ne sera positif que si des actions sont réellement menées. Nous ne voulons pas d’une énième assise sur la santé mentale qui ne servirait à rien. Nous voulons un rétroplanning avec des objectifs clairs. Nous voulons du pratico-pratique1 ».

Alors parlons pratique :

Le label « Grande cause nationale » met en lumière un sujet mal compris, tabou, et un peu honteux.


On n’a pas tous des troubles psy mais on a tous une santé mentale qui varie au cours de la journée, au cours de la vie. En parler est très important, mais il ne faut pas que cela soit juste de la com. Faire de la santé mentale une grande cause nationale, c’est aussi en faire une priorité de politique publique, c’est-à-dire mettre ce sujet à l’agenda et mener des actions concrètes.

Le label « grande cause nationale » permet notamment à des associations ou des collectifs de bénéficier de campagnes gratuites à la télévision et à la radio. « Cette mise en visibilité peut aider les malades à se sentir moins seuls. Le label permet aussi de mettre en avant des dispositifs récents comme les formations aux premiers secours en santé mentale ou le dispositif de suivi des personnes suicidaires VigilanS2. »

Les professionnels du secteur attendent aussi des moyens


« Il faut investir dans la prévention, en mettant notamment en place des programmes d’éducation à la santé psychologique à l’école. Faire de la santé mentale une grande cause nationale doit aussi permettre de recruter. 42 % des postes de psychiatres hospitaliers sont vacants et de nombreux lits ferment au sein des unités psychiatriques. Conséquence : des personnes en grande souffrance psychologique se retrouvent bloquées aux urgences, voire invitées à rentrer chez elles, faute de place. Les délais de consultation dans toutes les structures publiques sont de plusieurs mois, et même en cabinet libéral, la plupart des psychiatres ont de longues listes d’attente, ou ne prennent plus de nouveaux patients. Dans les hôpitaux, la discipline psychiatrique n’est pas considérée comme la plus importante. Si c’est désormais une priorité nationale, il sera plus facile de recruter du personnel infirmier quand on en aura besoin. 3 »

Un bémol toutefois : le manque d’attractivité est un frein majeur.

« Nous avons reçu un budget pour recruter du personnel dans notre centre mais j’ai mis beaucoup de temps à trouver des gens. Et c’est facile à expliquer : une nuit de garde à l’hôpital est payée entre 200 et 250 euros. C’est ce que gagnent la plupart des psychiatres libéraux en deux consultations.4 »

Les enjeux sont connus depuis longtemps


Le livre intitulé « Psychiatrie : l’état d’urgence » paru en 2020 dressait un état des lieux édifiant et
reprenait les 25 propositions de l’Institut Montaigne publiées en 2018.

La stigmatisation isole et empêche de se soigner

Non seulement la stigmatisation se mesure, mais elle a également des conséquences dramatiques. En effet, il ne suffit pas de libérer la parole. Il s’agit de prendre conscience que si j’ai honte, je ne vais pas oser en parler, je ne vais pas aller chercher de l’aide et je ne serai donc pas soigné. La lutte contre la stigmatisation nous concerne tous.

Le regard que la société porte sur les maladies psychiques est extrêmement négatif. Dans des questionnaires validés à l’international, à la question :

« Seriez-vous à l’aise pour déjeuner avec des personnes souffrant de troubles psychiques ? ».

35 % des Français répondent :

« pas à l’aise »

Plus d’un tiers des personnes interrogées répondent également qu’elles ne seraient pas à l’aise si elles devaient travailler avec une personne atteinte d’un trouble de ce type. Enfin, 75 % déclarent qu’ils ne se sentiront pas à l’aise pour avouer à quiconque qu’ils ont un trouble psychique, y compris à leurs proches et à un professionnel de santé. On voit donc qu’il existe encore un tabou considérable.

Cette stigmatisation peut entraîner des discriminations dans d’autres domaines, comme l’emploi ou le logement. Elle a également des effets systémiques. Les familles sont stigmatisées, tout comme les professionnels de santé : la psychiatrie est jugée si peu attractive que très peu d’étudiants en médecine choisissent cette spécialité.

On diagnostique trop tard les troubles

75 % des troubles se déclarent avant l’âge de 25 ans. La tranche 15-25 ans est d’une importance cruciale. Or en réalité, il y a une errance thérapeutique de 8 à 10 ans entre les premières manifestations du trouble et le diagnostic. Cette errance a des conséquences dramatiques car elle coïncide avec les années où l’on commence à choisir ses études, à s’installer dans la vie professionnelle, ou à fonder une famille. Cela entraîne une perte de chances qui aura un impact massif sur la vie de la personne.

Pour intervenir et détecter précocement ces troubles, il faut sensibiliser la population à leur existence. Il faut comprendre ce que sont les troubles, les ressources, mais aussi ce qui peut alerter un proche : les changements de comportements, des manques de sommeil, essayer de repérer les signaux faibles et se dire peut-être qu’il s’agit d’un trouble. Et dans ce cas, il faut tout de suite aller consulter. L’information aide à mieux se repérer et à intervenir plus précocement.

La moitié des personnes qui auraient besoin de soins n’y ont pas accès

La France manque cruellement de pédopsychiatres. La répartition de ces spécialistes sur le territoire n’est pas homogène et le coût de leur intervention est élevé. Dans les centres médico-psychologiques qui permettent un accès gratuit aux soins, les délais d’attente sont très longs : ils peuvent atteindre un an, voire deux ans. Parfois c’est 6 mois, mais c’est rarement une semaine. Dans la psychiatrie libérale, les tarifs peuvent parfois décourager, et il en va de même pour les consultations chez un psychologue. Certes, dans le cadre du dispositif Mon soutien Psy, on peut bénéficier de 12 séances remboursées, mais tous les psychologues n’adhèrent pas à ce dispositif qui reste mal réparti géographiquement. Les inégalités territoriales sont importantes.

L’offre de soins manque de lisibilité. On ne sait pas bien vers qui s’orienter.

Quand on a un problème de santé mentale, un problème psychique, la première personne que l’on va généralement consulter, c’est son médecin généraliste. C’est le niveau 1. Seulement voilà, les généralistes sont peu formés sur le sujet. Ils n’ont pas de temps à y consacrer et ne sont pas en lien avec les psychiatres ou les psychologues. Ensuite, il y a le niveau 2, la psychiatrie de secteur et le niveau 3 pour les troubles plus complexes. Cette organisation n’est pas très lisible. En Occitanie, j’ai découvert récemment le site ViaPsy. C’est un site très utile, mais j’ai eu beau chercher, je n’ai trouvé aucun professionnel formé à la crise suicidaire. Qui plus est, si l’on interroge les personnes dans la rue et qu’on leur demande s’ils connaissent le site ViaPsy, pas sûr non plus que beaucoup en aient entendu parler.

Où va-t-on quand on est jeune ? À la Maison des Ados ? Au point d’accueil Écoute Jeunes ? Au Point Santé Jeunes ? Au CMP ? Au centre médico-psychologique judiciaire (CMPJ) ? Et ensuite ? Il faut aussi les accompagner dans leur logement, leur emploi, leur vie sociale et familiale. Toutes ces pratiques sont orientées vers le rétablissement. Il faut redonner du pouvoir d’agir aux personnes. Une personne atteinte de troubles psychiques peut tout à fait travailler, avoir des enfants et mener une vie sociale. Il faut donc adopter cette logique et s’intéresser aux souhaits de la personne afin de l’aider à atteindre ses objectifs. Il s’agit de nouvelles pratiques en psychiatrie qui sont extrêmement intéressantes. On s’appuie sur des patients experts, des équipes mobiles et on apprend aux patients à gérer leurs troubles au quotidien. Ce sont des pratiques très innovantes qui permettent d’accompagner les personnes dans toutes les dimensions de leur vie. Oui mais, sur le terrain, où les trouve-t-on toutes ces innovations ?

La recherche sur la santé mentale manque de financements

4 % des financements publics vont à la recherche en santé mentale alors que les troubles touchent 20% de la population. Le décalage est flagrant. En psychiatrie, l’évaluation des pratiques est quasi-inexistante. Jusqu’ici, on ne se demandait pas vraiment si nos pratiques étaient plus efficaces que celles du voisin. Depuis peu, des soutiens financiers ont été mis en place à cet effet. Des soutiens à l’animation territoriale de la recherche visant à impliquer les soignants, les professionnels de l’accompagnement et les personnes concernées par des problèmes de santé mentale apparaissent aussi. Toutes ces initiatives sont importantes car elles permettent à chacun de prendre part à la démarche de recherche, c’est-à-dire de poser une question sur n’importe quel sujet, par exemple :

« Est-ce que moi aux urgences, je rends service en faisant ça ou ça ? »

L’idée sous-jacente est de généraliser ce type de démarche sur l’ensemble du territoire et de partager les questions afin de générer une dynamique qui permettra de trouver des réponses.

La recherche, ce n’est pas que des molécules et des médicaments, c’est aussi de la recherche sur l’organisationnel. Comment mieux coordonner les acteurs, mieux prendre en charge la santé physique dans les troubles psychiques. Les personnes avec des troubles psy ont une espérance de vie réduite de 15 ans par rapport au reste de la population. On ne meurt pas d’une pathologie psychiatrique (sauf suicide bien sûr). On meurt parce qu’on est mal pris en charge sur tout le reste. Mieux coordonner le somatique, c’est-à-dire le soin du corps avec le soin du mental est un enjeu majeur. Les personnes vivant avec un trouble de santé mentale ont un taux plus élevé de morbidité et de mortalité. Il arrive que les personnes se plaignent d’avoir mal et que les médecins ne les croient pas.

Une grande cause, ça dure un an, mais les engagements doivent être durables. Les filières doivent se structurer, les financements se pérenniser… former un chercheur prend 10 ans. On connaît malheureusement les effets d’annonce politiques sur des crédits débloqués qui ne se traduisent pas toujours par des engagements durables.

Sur le plan budgétaire, c’est compliqué mais l’obtention du label laisse espérer des retombées positives

D’un point de vue budgétaire, c’est compliqué mais une étape importante a été franchie dans la santé mentale qui n’avait encore jamais obtenu le label de grande cause nationale. Il va forcément y avoir des retombées positives. Autre point : la recherche sur la santé mentale a des ramifications dans d’autres domaines de recherche : bio-informatique, intelligence artificielle et évolutions technologiques qui permettent aujourd’hui de comprendre les maladies à l’échelle de la cellule dans le cerveau. Cela se fait grâce à des technologies très coûteuses et il est très important que la France ne soit pas larguée par rapport aux autres « pays développés  ». Or, actuellement, le monde la recherche a une certaine inquiétude. Il faut savoir par exemple que le CNRS a eu 100 millions de dotations en moins.

Autre enjeu important : la sensibilisation du grand public

Un changement dans les mentalités, un changement médiatique, culturel ?

Ce changement de regard passe par les personnalités publiques qui prennent la parole. Ça passe aussi par les médias qui changent leur façon de communiquer. Sur le suicide par exemple, les pratiques ont beaucoup évolué : le programme Papageno forme les journalistes sur la manière de parler du suicide. Le traitement journalistique est hyper important. Les troubles psychiques ne sont pas des insultes. Il faut arrêter d’insulter les gens en les traitant de malades mentaux. Ce n’est pas qu’un sujet individuel. Il faut agir sur les déterminants et travailler le plus en amont possible sur les violences, les organisations du travail, les cadres de vie, le lien social, etc. Tout le monde a un rôle à jouer sur ces sujets là.

1Citation de Marie-José Cortès, présidente du Syndicat des psychiatres hospitaliers (SPH).

2 Citation du Dr Notredame, psychiatre de l’enfant et de l’adolescent au CHU de Lille et maître de conférences à l’université de Lille

3 Citation du Dr Pelissolo, psychiatre, chef du service de psychiatrie à l’hôpital Henri-Mondor, à Créteil.

4 Citation de Fayçal Mouaffak, responsable d’un pôle de psychiatrie de secteur en Seine-Saint-Denis.

Sources : Fondation pour la Recherche
Santé mentale, Grande cause nationale 2025 : quel rôle pour la recherche ? » CHECKPOINT #5