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L’alliance aidants-thérapeutes : une clé souvent négligée

Par Germaine Bacon ⋅ 8 juillet 2025

Pourquoi et comment inclure les proches dans la stratégie de soin en santé mentale

Dans l’accompagnement des personnes en souffrance psychique, l’implication des proches est trop souvent reléguée au second plan. Pourtant, construire une véritable alliance entre aidants familiaux et professionnels de santé peut s’avérer décisif, notamment dans les situations à risque suicidaire. Pourquoi cette collaboration est-elle si importante, et comment la favoriser sans trahir la relation thérapeutique ni le secret médical ?

Une alliance aux marges du soin… et pourtant essentielle

Dans la prise en charge des troubles psychiques, et notamment dans les cas à risque suicidaire, les familles et les proches sont souvent les premiers témoins de la souffrance, les premiers à agir, les premiers à s’inquiéter. Pourtant, ils restent fréquemment à l’écart des décisions de soin ou des informations cliniques.

Cette mise à distance est parfois justifiée par le respect du secret professionnel ou le souhait de préserver la relation duelle entre thérapeute et patient. Mais elle peut aussi traduire une méconnaissance du rôle crucial des aidants, ou une crainte de brouiller les cadres thérapeutiques.

Or, comme le rappelle l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’engagement des proches améliore l’observance des soins, soutient la stabilisation émotionnelle, et contribue à réduire les rechutes et les hospitalisations.

Selon Santé publique France, près d’un tiers des personnes suicidaires avaient confié leur détresse à un proche avant de passer à l’acte.


Le poids – et le rôle – des aidants

Les aidants familiaux (parents, conjoints, enfants, amis proches) vivent souvent dans l’incertitude, l’angoisse et l’impuissance. Ils doivent jongler entre soutien affectif, logistique, administratif… tout en gérant leur propre équilibre psychique.

Ce sont aussi eux qui repèrent les changements de comportement, les signes d’alerte (repli, idées noires, agitation, etc.), les moments critiques. Leur regard peut enrichir l’évaluation clinique et prévenir des passages à l’acte.

Mais cela suppose :

  • qu’ils soient écoutés et pris au sérieux,
  • qu’ils soient considérés comme des partenaires de soin,
  • et qu’ils disposent d’un minimum d’informations et de soutien.

Des freins bien réels… mais pas insurmontables

Certains professionnels redoutent l’intrusion familiale, ou les conflits d’intérêts. D’autres invoquent des limites légales : secret médical, autonomie du patient, cadre institutionnel.

Pourtant, plusieurs dispositifs permettent de contourner ces obstacles, dans le respect de la déontologie :

  • Avec le consentement du patient, des entretiens conjoints peuvent être proposés.
  • Des espaces de parole pour les aidants peuvent être organisés hors du cadre strict de la thérapie (groupes de soutien, consultations dédiées, associations).
  • Une information générale (non confidentielle) peut être délivrée aux proches sur la pathologie, les signes d’alerte, les ressources d’aide disponibles.

Vers une co-thérapie de la vie quotidienne

Impliquer les proches, ce n’est pas leur demander de « jouer au psy ». C’est reconnaître leur place dans l’écosystème du patient, et les soutenir dans ce rôle.

Concrètement, cela peut passer par :

  • Une réunion de liaison régulière (avec l’accord du patient),
  • Une fiche d’alerte partagée pour identifier les signaux faibles,
  • Un plan de crise co-construit et remis aux proches en cas de décompensation,
  • La mise en lien avec des ressources associatives locales (UNAFAM, Groupe d’entraide mutuelle, etc.),
  • Une formation des aidants à la compréhension des troubles psychiques et à la gestion des situations à risque.

Quand l’alliance sauve

De nombreux témoignages montrent que l’implication active des proches dans le parcours de soin peut sauver des vies.

🎤 « Quand ma fille a commencé à décrocher, je me sentais exclue de tout. Mais un jour, son psychiatre m’a proposé un entretien à trois. Pour la première fois, j’ai pu exprimer ma peur, mes doutes. Ça a tout changé. » – Témoignage d’une mère, recueilli par l’UNAFAM.

L’alliance aidants-thérapeutes n’est pas une option secondaire : c’est un levier thérapeutique majeur, surtout face aux enjeux suicidaires, où la coordination et la vigilance collective peuvent faire la différence entre la vie et la mort.


Recommandations pratiques pour les soignants

À mettre en place dès aujourd’hui :

  • Prendre le temps d’évaluer la qualité du lien familial (soutien, toxicité, tensions).
  • Questionner systématiquement le patient sur son entourage et son souhait d’impliquer un proche.
  • Prévoir un espace de rencontre avec les aidants dans le protocole de soin.
  • Éviter les jugements ou les exclusions hâtives des proches.
  • Se former à l’accompagnement des familles en santé mentale.

En conclusion : une coopération à cultiver

L’alliance entre aidants et professionnels de santé ne va pas de soi. Elle demande du temps, du discernement, parfois des ajustements. Mais elle est un facteur de protection fondamental, tant pour les patients que pour leurs proches… et pour les soignants eux-mêmes, qui ne peuvent pas tout porter seuls.

En santé mentale, la solitude est un facteur de risque. La coopération est un facteur de résilience.


Ressources utiles pour les aidants et les professionnels

  • 3114 – Numéro national de prévention du suicide (gratuit, 24h/24)
  • UNAFAM – Association de familles et amis de personnes vivant avec des troubles psychiques
  • Maison des usagers – souvent présente dans les centres hospitaliers
  • Groupes de psychoéducation pour aidants – proposés par certains CMP ou associations