Catégorie :

Si je m’étais préparée bien en amont…

Par Germaine Bacon ⋅ 24 août 2026

Souvent, lorsque les gens confessent leur douleur, on leur sert des réponses toutes faites comme :

« Ça va aller. »

« Allez, courage, ce n’est pas si grave ! »

Pas étonnant que beaucoup hésitent à partager leurs pensées suicidaires.

Quand un être cher ne va pas bien, notre premier réflexe est d’essayer de le ramener vers la lumière avec des propos censés l’apaiser.

Allez, ça va passer. Pense à des choses joyeuses !1

Toutes ces injonctions sont profondément toxiques

La plupart du temps bien intentionnées, ces petites phrases nous sont dictées par un sentiment de peur et de malaise. Et au lieu de réconforter notre proche, elles invalident les ressentis que cette personne nous a courageusement partagés. Cette positivité laisse entendre que la joie et l’espoir sont les seules émotions acceptables, quelle que soit la gravité d’une situation. Cela revient à demander aux personnes qui souffrent de faire l’effort de ne pas nous faire souffrir. Au contraire, le Dr Freedenthal recommande d’écouter avec sang-froid.

Le mois dernier, j’ai décrit les erreurs que j’ai accumulées durant la crise suicidaire de mon fils.
Depuis son suicide, la litanie des « Si » tourne en boucle dans ma tête :

  • Si je m’étais préparée bien en amont…
  • Si j’avais appelé amis, voisins, famille à la rescousse…
  • Si la prise en charge suicidaire avait été à la hauteur…
  • Si l’hospitalisation n’avait pas été traumatisante…
  • Si des années d’errance médicale ne nous avaient pas brisés…
  • Si une équipe mobile ou un pair aidant était venu chez nous…
  • Si l’on mettait le paquet sur la personnalisation et la précision
  • Si la stigmatisation n’existait pas

Si et si et encore si… je pourrais continuer comme ça encore très longtemps…

Si toutes ces conditions avaient été remplies, alors oui, peut-être que mon fils serait encore vivant.

On ne le dira jamais assez. Le suicide est un problème complexe et une multitude de facteurs entrent en jeu. A l’impossible, nul n’est tenu, mais pour que les choses bougent, il va falloir arrêter de penser que des forces supérieures peuvent faire tout le boulot à notre place2.

Il faut se préparer à l’éventualité d’une crise suicidaire, comme on se prépare à une course d’endurance.

Les points clés du bilan national des conduites suicidaires en 2024 sont à lire ici.

Le suicide frappe toutes les catégories sociales et tous les âges

Se boucher les oreilles et les yeux ne protège en rien. S’informer, en revanche, peut sauver des vies. L’omerta qui règne sur ce sujet empêche jeunes et moins jeunes de chercher de l’aide.

N’attendez pas d’en avoir besoin pour cliquer sur les liens suivants :

Quand on a des pensées suicidaires

Les conseils du 3114 : Que dire, quoi faire ?

Quant à la page Ressources de ce blog, elle contient des vidéos, des podcasts et des liens vers des informations qui ont retenu mon attention et qui auraient pu me servir à un moment ou un autre quand mon fils était encore en vie.

S’informer, c’est se protéger

De même que le suicide n’est pas contagieux, se documenter sur le sujet ne porte pas malheur. Quand mon fils s’est suicidé et que j’ai voulu témoigner, de nombreuses personnes m’ont dit :

Tu vas faire peur aux parents. 

Si vous avez peur de lire ce qui suit, et que vous êtes tenté de faire l’autruche, sachez que j’aurais préféré qu’on me fasse peur pour rien plutôt que de pleurer mon fils pour le restant de mes jours.

Une personne avertie en vaut deux

Quand un proche nous dit qu’il veut mourir ou qu’il tente de se suicider, le risque de panique est grand si l’on ne s’est jamais préparé à cette éventualité.

Il faut savoir qu’une crise suicidaire peut arriver à n’importe qui. Exactement comme n’importe qui peut avoir une leucémie.

La grande différence, c’est que face à une leucémie, on ne se dit pas :

Pourquoi n’ai-je rien vu ?

Pourquoi il ne m’a rien dit ?

Quand un proche décède d’un cancer ou d’une maladie cardiovasculaire…

…on ne se dit pas :

Je l’aimais tellement, comment a-t-il pu me faire ça ? 

La crise suicidaire est comparable à une attaque du cerveau et quand cette attaque se produit, la personne est incapable de penser à sa famille, aux gens qu’elle aime.

Paniquer, se faire des reproches n’aide en rien. Au contraire ! L’erreur est humaine. Nul n’est parfait. On fait et on dit tous des choses qui sont susceptibles de blesser. Des millions de parents imposent des limites à leurs enfants, et ce n’est pas pour autant qu’ils se suicident.

Apprenons à écouter, à valider et à ne pas réagir de manière épidermique : réfléchissons avant de parler. Souvent, quand le parent change sa façon de communiquer, le jeune fait de même.

A éviter :

Je suis désolée MAIS j’ai eu peur.

Je suis désolée MAIS j’ai cru bien faire.

BANNISSONS les phrases centrées sur nos propres besoins plutôt que sur les leurs.

DISONS plutôt :

Pardonne-moi d’avoir dit ou fait ça.

Le suicide n’est pas un choix

Le piège, quand quelqu’un se suicide, c’est de penser qu’il s’agit d’un choix.

On a l’impression que cette personne a fait un choix mais en fait, il se passe dans la tête de cette personne des tas de choses qui sont totalement hors de son contrôle. Le cerveau d’un adolescent n’a pas encore la capacité d’abstraction d’un cerveau adulte. Face à des émotions qui les submergent, certains adolescents peuvent avoir des réactions impulsives aux conséquences irréversibles qu’ils sont incapables de mesurer.

Dans « L’homme sauvage », Al Avarez décrit sa propre crise suicidaire3:

Les véritables motivations qui poussent un homme à prendre sa propre vie appartiennent au monde interne, sournois, contradictoire, labyrinthique et surtout, hors de vue.
(…) Le suicide est un monde clos, avec sa propre logique irrésistible. Cela veut dire que les gens ne se suicident pas comme les stoïciens le faisaient, froidement, délibérément, comme un choix rationnel entre des alternatives rationnelles.
Une fois qu’un homme décide de prendre sa propre vie, il entre dans un monde en arrêt, inexpugnable, mais totalement convaincant où tous les détails s’adaptent et chaque incident renforce sa décision. 

L’on ne saurait alors parler de « choix ».

La crise suicidaire, c’est un peu comme glisser sur les parois d’un entonnoir

Dans son cours aux internes de psychiatrie de 1ère année, le Professeur Jollant explique que lorsqu’une personne entre dans une crise suicidaire, c’est un peu comme si elle glissait sur les parois d’un entonnoir. A mesure qu’elle s’enfonce, elle glisse inexorablement vers une seule issue possible, celle du suicide, si aucune aide adaptée ne vient l’arrêter à temps.


Source : La crise suicidaire – Part 1 Prof Fabrice Jollant – cours destiné aux internes de psychiatrie de 1ère année


On ne sait pas ce qui prend le contrôle du cerveau dans une crise suicidaire. C’est une force comparable à une tornade. Et face à cette tornade, il n’y a pas de choix possible ni libre-arbitre qui vaille.

Quant à l’écrivain américain, David Foster Wallace4, voici comment il décrivait la crise suicidaire :

Imaginez une personne prise au piège dans un gratte-ciel en feu qui décide de sauter. Ce n’est pas parce qu’elle veut sauter, ni parce qu’elle aspire à la chute. Non. Comme tout le monde, cette personne est terrifiée à l’idée de sauter, mais sauter lui semble juste un tout petit peu moins terrible que d’être engloutie par les flammes.

Pour en savoir plus sur la crise suicidaire, visionnez les deux cours du Professeur Fabrice Jollant destinés aux internes de psychiatrie de 1ère année :

La crise suicidaire – Première partie

La crise suicidaire – Deuxième partie.

Dans quelques jours, je publierai le 2è article de la litanie des « Si » :
Si j’avais appelé amis, voisins, famille à la rescousse…

Notes :

  1. Des études montrent que les personnes suicidaires sont incapables de se remémorer des souvenirs positifs (Ellis, 2006). ↩︎
  2. Dans une vidéo de 2014, le Professeur Terra raconte qu’un jour, un directeur d’établissement sanitaire lui a dit : « Vous savez, ici, la prévention, ce sont les statues qui s’en chargent. Il y a des gens qui prient et qui veillent sur tout le monde. » ↩︎
  3. Source : La crise suicidaire – 1ère partie – Prof Fabrice Jollant ↩︎
  4. Hospitalisé à plusieurs reprises pour ses tendances suicidaires et souffrant depuis plus de vingt ans d’un état dépressif qui s’était aggravé, David Foster Wallace s’est suicidé à 46 ans, le 12 septembre 2008. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/David_Foster_Wallace ↩︎