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Comprendre le vécu des suicidants

Par Germaine Bacon ⋅ 28 avril 2026

Avoir des pensées suicidaires, sombrer dans une crise suicidaire, survivre à une tentative de suicide… À quoi ressemble ce type de vécu ? Qu’est-ce qui se passe vraiment dans la tête et le corps des personnes qui traversent ce type d’expérience ?

La recherche en santé mentale s’appuie souvent sur des analyses cliniques ou statistiques. Mais plus récemment, certaines études adoptent une approche différente : partir directement de témoignages des personnes concernées. C’est le cas d’un travail publié en janvier 2026 dans la revue World Psychiatry, et qui donne la parole à des personnes qui ont tenté de se suicider.

Une approche centrée sur la parole des personnes concernées

L’originalité de cette étude tient à sa méthode : des personnes ayant traversé une crise suicidaire ont coécrit avec des chercheurs afin de décrire l’expérience « de l’intérieur », au-delà des catégories médicales classiques.

Ce travail collaboratif a consisté à rechercher dans des bases de données des témoignages à la première personne publiés en anglais, espagnol et italien. Ont été exclus les récits d’automutilations non suicidaires, les autopsies psychologiques et les situations de fin de vie.

L’objectif était simple : identifier, à partir de témoignages et de travaux existants, les éléments communs dans l’expérience subjective des suicidants avant et après une tentative de suicide.


Un processus complexe plutôt qu’un acte impulsif

Contrairement à certaines idées reçues, la tentative de suicide n’est généralement pas un acte soudain ou irrationnel. Elle s’inscrit souvent dans un processus progressif, marqué par plusieurs étapes :

  • une accumulation de souffrances psychiques (douleur émotionnelle, détresse)
  • un sentiment d’impasse ou d’absence d’alternative
  • une perte de sens ou d’espoir
  • une difficulté à demander de l’aide ou à être compris

Ce cheminement peut durer longtemps et reste souvent invisible pour l’entourage.


La souffrance psychique joue un rôle central

Les personnes concernées décrivent une souffrance intense, parfois difficile à exprimer avec des mots. Cette douleur n’est pas uniquement liée à un événement précis, mais peut résulter d’un mélange de facteurs :

  • expériences de vie difficiles
  • troubles psychiques
  • isolement social
  • sentiment de ne pas avoir de place ou de valeur

Dans ce contexte, la tentative de suicide peut être perçue non pas comme un désir de mourir, mais comme une tentative d’échapper à cette souffrance.


L’ambivalence face à la mort

Un point important mis en évidence est l’ambivalence : beaucoup de personnes ne souhaitent pas réellement mourir, mais cherchent plutôt à mettre fin à leur mal-être.

Cette ambivalence explique pourquoi certaines personnes peuvent hésiter, changer d’avis ou envoyer des signaux indirects avant une tentative.


Le poids du silence et de l’incompréhension

Un autre élément clé est la difficulté à communiquer ce que l’on vit.

Beaucoup de personnes évoquent :

  • la peur d’être jugées
  • le sentiment de ne pas être entendues
  • l’impression que leur souffrance n’est pas légitime

Cela peut renforcer l’isolement et rendre encore plus difficile la recherche d’aide.


Ce que cela change pour la prévention

Ces résultats ont des implications importantes :

  • mieux écouter les personnes concernées
  • prendre au sérieux les signes de détresse, même subtils
  • sortir d’une vision uniquement médicale ou binaire (malade / pas malade)
  • favoriser des espaces de parole sécurisés

Comprendre le vécu permet d’adapter les réponses et d’améliorer la prévention.


Avant une tentative de suicide

Des pulsions envahissantes, une grande lassitude face à une vie vide de sens

Les personnes ayant tenté de se suicider décrivent souvent une pulsion suicidaire intentionnelle, très envahissante, absente des automutilations non suicidaires. Certaines évoquent une profonde lassitude face à une vie vide de sens, d’autres un appel inexorable ou une réponse automatique à une réalité altérée. Beaucoup sont submergées par des pensées de mort détaillées, parfois apaisantes, la mort étant perçue comme une échappatoire à la souffrance. D’autres enfin se réfugient dans l’alcool ou les drogues pour fuir ces idées.

Le bon et le mauvais côté des médias numériques

Les sites web, applications et réseaux sociaux jouent un rôle ambivalent chez les personnes ayant des pensées suicidaires : ils offrent informations et soutien, réduisant l’isolement, mais leur usage excessif peut accentuer le retrait social voire renforcer le sentiment d’échec et les idées suicidaires, via des images idéalisées de réussite.

Planification du suicide et point de bascule

La plupart des personnes suicidaires décrivent un cheminement de pensées de mort jusqu’à un point de bascule. La planification rapproche de l’acte et en confirme la faisabilité, rendant la tentative souvent réfléchie et organisée (choix de la méthode, du moment et du lieu). L’alternance entre désir de vivre et de mourir est très douloureuse. Pour certains, le passage à l’acte apparaît comme une solution — la mort comme seul sens possible — ce qui peut expliquer le calme ressenti une fois la décision prise.

Impulsivité, pulsion irrésistible

L’impulsivité intervient presque toujours dans le passage à l’acte suicidaire, même après une planification. Certains y résistent jusqu’à céder ; d’autres, sans plan, décrivent un désir soudain et irrésistible. Cette impulsivité peut l’emporter sur l’instinct de survie et la peur de la mort, notamment en cas de traumatismes ou d’abus.

Une forme de détachement par rapport à soi et au monde extérieur

Une déconnexion de soi et du monde, souvent liée à une dissociation, s’ajoute à l’impulsivité et à la perte de contrôle, pouvant aller jusqu’à une anesthésie émotionnelle : perte de maîtrise, monde perçu comme hostile, passé étranger et avenir voué à l’échec.

Un désespoir sans fond mais pas seulement

Colère, tristesse et désespoir dominent. Le vide et l’épuisement donnent parfois l’impression d’être « un mort vivant ». S’y ajoute un fort sentiment de solitude lié à un besoin de lien insatisfait, que Thomas Joiner identifie comme une composante clé du comportement suicidaire, avec la capacité à mourir et le sentiment d’être un fardeau.

Perception de l’environnement socio-culturel

Se sentir de trop ou redouter le rejet

Ayant l’impression de ne compter pour personne, les suicidants pensent souvent qu’ils ne méritent pas qu’on s’occupe d’eux et qu’ils ne manqueront à personne une fois morts. Certains jeunes n’osent pas parler de leur tentative de suicide avec leurs amis de peur de les mettre mal à l’aise, ou d’être rejetés.

Le sentiment d’être un fardeau pour les autres revient également souvent dans les témoignages. Ils pensent que la souffrance des proches sera de courte durée et laissera rapidement place à un sentiment de paix et de soulagement.

Le silence qui entoure ces conduites, et l’incompréhension de l’entourage et de certains médecins aggravent la détresse (« Quand on souffre autant, c’est décourageant de s’entendre dire : “Ah bon, tu es déprimée ?” ).

Propos condescendants ou moralisateurs : c’est de l’aide qu’il faut, et non des jugements à l’emporte-pièce

Les attitudes condescendantes ou moralisatrices exacerbent la honte, la peur du jugement et l’incapacité à se confier. Personne n’imagine à quel point ça fait mal d’être critiqué pour avoir tenté d’en finir ni combien c’est douloureux d’être traité d’« égoïste », de « stupide » ou de « fou ».

Tabous géographiques, culturels et religieux

La religion peut à la fois protéger contre le suicide et stigmatiser les suicidants et leurs familles. Les stéréotypes de genre transmis par la culture peuvent faire naître un sentiment d’échec, d’inutilité ou de dévalorisation de soi, surtout dans les sociétés où le travail incombe aux hommes et où le rôle des femmes est de faire des enfants. Dans certains pays, le suicide des femmes est plus acceptable que le suicide des hommes et les personnes âgées en viennent à considérer la mort comme une solution digne quand elles ne se sentent plus utiles.

Le silence autour du suicide empêche de demander de l’aide

Pris en étau entre la stigmatisation sociale et l’auto-stigmatisation, les jeunes en pleine construction identitaire dissimulent souvent leur mal-être sous un masque de bonheur factice afin de ne pas éveiller les soupçons. Ce qui fait le plus de mal, c’est le silence autour du suicide. Les suicidants ont le sentiment que la plupart des gens considèrent le suicide comme un sujet qu’il vaut mieux ne pas aborder de crainte de renforcer les tendances suicidaires de la personne en souffrance. Du coup, les suicidants se retrouvent encore plus seuls et incompris.

Après une tentative de suicide

Dans certains cas, la pensée suicidaire reste une menace latente, une tentation à laquelle il faut résister et qui est prête à resurgir dans les moments de fragilité. 

Penser au suicide en permanence est douloureux et cette douleur ne fait que renforcer la pulsion de mort à laquelle la personne tente de résister. La seule issue pour sortir de ce cercle vicieux est de demander de l’aide.

Les défis du rétablissement

Le parcours de rétablissement après une tentative de suicide est physiquement douloureux et émotionnellement épuisant. Pendant une grande partie de ce parcours, les idées suicidaires restent présentes à l’esprit et sont amplifiées par la solitude. C’est un chemin périlleux au cours duquel la personne doit commencer par reconnaître qu’elle a besoin d’aide.

L’importance des relations interpersonnelles pour se rétablir

Les suicidants trouvent du réconfort dans les relations interpersonnelles, qu’elles soient personnelles, professionnelles ou entre pairs. Échanger avec d’autres ayant vécu des expériences similaires, sans crainte de jugement, est particulièrement précieux. L’approche médicale traditionnelle n’est pas toujours la plus à même de cerner les crises spirituelles et existentielles qu’ils traversent.

L’accès aux soins généraux

Avant une tentative de suicide

Les personnes suicidaires ont souvent beaucoup de mal à accéder à des soins dignes de ce nom avant leur tentative. Parfois, les suicidants estiment que les professionnels de santé sont complètement passés à côté de leur mal-être. Quand les soins sont de mauvaise qualité ou uniquement axés sur les aspects somatiques, certains se sentent « ignorés et négligés ». Ils ne se sentent pas considérés comme des êtres humains. S’ensuit alors une forme de résignation qui ne fait qu’exacerber le sentiment de solitude. Les difficultés d’accès aux soins et le sentiment de ne pas être écouté peuvent dissuader les personnes de demander de l’aide et renforcer leurs pensées suicidaires.

Après une tentative de suicide

Quand ils se retrouvent dans un service de santé générale après une tentative de suicide, les suicidants n’obtiennent pas l’aide psychologique dont ils ont besoin. Et cela ne fait qu’amplifier leur sentiment d’humiliation et leur désillusion face à l’avenir. Les suicidants se méfient des professionnels de santé. Ils ne les jugent pas toujours compétents ou capables de les comprendre surtout si le clinicien vient d’un milieu culturel différent. Ils sont nombreux à penser que les professionnels de santé générale « ne connaissent pas suffisamment bien le psychisme. »

Ces professionnels ne savent pas toujours comment s’y prendre avec les suicidants, ce qui ne fait qu’exacerber les frustrations et le sentiment d’impuissance des uns envers les autres.

L’accès aux soins de santé mentale

L’obstacle de la honte

La stigmatisation et la honte sont des obstacles majeurs à l’accès aux soins de santé mentale. Dans certains cas, la personne a tellement honte qu’elle se sent indigne de recevoir des soins et du soutien. Il y a aussi la crainte d’être taxé de malade mental. Les professionnels de santé mentale ne sont pas toujours aussi soutenants qu’ils devraient l’être. Leur priorité, c’est de s’assurer que rien de grave n’arrive tant que le patient est sous leur surveillance. Les différences culturelles et les préjugés influencent la manière dont les phénomènes sont racontés et évalués. En Turquie, on passe pour fou dès qu’on consulte un psychiatre et dans beaucoup de pays, la stigmatisation touche toute la famille.

Faire face à la détresse pendant l’hospitalisation

Pour certains suicidants, l’hospitalisation dans un service psychiatrique est une expérience traumatisante qui exacerbe leur détresse mentale. Certaines de ces personnes ne veulent pas aller dans un « hôpital pour fous » ; elles redoutent qu’on leur administre des médicaments de force. Elles se plaignent aussi de l’isolement et de l’absence de relations humaines avec le personnel.

Ce manque de complicité entraîne souvent un sentiment de désespoir et de désengagement vis-à-vis du processus thérapeutique. Les personnes ont le sentiment de ne plus rien contrôler. L’hospitalisation est parfois si mal vécue qu’elle peut en dissuader certains de tenter de nouveaux passages à l’acte. Ne jamais perdre de vue que certains peuvent aussi passer à l’acte pour échapper à une nouvelle hospitalisation.

Il y a quand même des expériences positives

Les suicidants sont toutefois nombreux à reconnaître avoir reçu des soins de qualité. Ce qui semble vraiment faire la différence, c’est d’avoir affaire à des professionnels attentifs. Pour ces personnes, il est très important de sentir que quelqu’un les comprend. Vivre ce type de relation thérapeutique permet de parler librement et ouvertement, de tout déballer, et de s’entendre dire qu’avec tout ce que l’on traverse, c’est normal de ressentir cela.

Les obstacles économiques

Dans les pays à faible ou moyen revenu en particulier, le coût des soins est un frein. Ces difficultés financières privent les individus d’un soutien psychologique essentiel et les exposent à de nouvelles crises. Précarité financière et désespoir vont souvent de pair.

Que retenir de ce qui précède ?

Il n’existe pas d’expérience universelle de la tentative de suicide. Néanmoins, certains éléments reviennent fréquemment : le suicide est souvent perçu comme « une échappatoire » ou « un choix délibéré » ; le degré de planification varie ; un temps de répit ou des hésitations peuvent précéder le passage à l’acte ; une part d’impulsivité peut occulter la prise en compte des conséquences irréversibles. La perception de soi et du temps est altérée. L’avenir apparaît voué à l’échec. Les personnes concernées éprouvent souvent désespoir, détresse, solitude, épuisement et un profond sentiment de vide. Sur le plan relationnel, elles peuvent se sentir comme un fardeau, incomprises, mal aimées ou abandonnées.

L’accès aux soins après une tentative reste difficile : honte, stigmatisation (y compris intériorisée) et obstacles financiers freinent la demande d’aide. Par ailleurs, le parcours de rétablissement est rarement linéaire.

Ce n’est pas parce que le suicidant pense faire un choix délibéré qu’il s’agit véritablement d’un choix. Le discernement est souvent altéré. Choisit-on vraiment quand on perd le contrôle de ses pensées et de ses actes ? La réponse est dans la question.

Du grain à moudre pour demain

Je retiens aussi que la possibilité d’échanger avec d’autres personnes ayant vécu des expériences similaires, sans crainte de jugement, est particulièrement précieuse. A ce jour, il n’existe pas encore vraiment en France de groupes réguliers entre personnes suicidaires comme il en existe pour les Alcooliques Anonymes. Mais quand on sait combien il est aidant de s’épauler entre personnes traversant les mêmes épreuves, l’idée vaudrait peut-être la peine qu’on s’y intéresse de plus près.

Où en est le programme de psychoéducation PEPSUI ?

Le programme PEPSUI1 est un protocole de recherche clinique qui vise à tester l’efficacité d’un programme de psychoéducation visant à prévenir les récidives suicidaires chez des adultes (18-65 ans) ayant fait une tentative de suicide récente.

A ma connaissance, ce programme est encore en phase d’étude. Il s’agit d’un programme prometteur mais pour l’instant, il ne bénéficie pas d’un financement pérenne de l’État pour un déploiement à l’échelle nationale. Actuellement, l’État français investit plutôt dans le suivi post-hospitalisation (VigilanS) que dans des programmes psychoéducatifs structurés comme PEPSUI.

En conclusion

Une tentative de suicide est rarement un acte isolé ou incompréhensible. Elle s’inscrit dans une histoire, un vécu, et une souffrance souvent profonde. En donnant une place à la parole des personnes concernées, les auteurs de l’étude que je viens de résumer cherchent à faciliter le dialogue autour de ces expériences souvent si difficile à exprimer.
Comprendre ce que vivent les personnes ayant tenté de se suicider est essentiel, non seulement pour améliorer les pratiques cliniques, mais aussi pour diminuer l’isolement et les discriminations vécues par des personnes fragilisées.

Source : ce que vous venez de lire est le résumé des points saillants d’un article publié en janvier 2026, intitulé : The lived experience of persons who attempt suicide: a bottom-up review co-designed, co-produced and co-written by experts by experience and academics
Pour lire l’article original publié en anglais, cliquez ICI

Notes :

  1. Le programme PEPSUI vise à rendre les patients souffrant de troubles de conduite suicidaire acteurs et experts de leur pathologie, en combinant information scientifique récente et apprentissage de compétences issues de l’ACT, de la TCD et de la psychologie positive.
    Pour en savoir plus, lire l’étude parue en 2020 : PEPSUI, a Psychoeducational Program for the Management of Suicidal Patients: A Qualitative Study From a Randomized Controlled Trial ↩︎